La Rançon de la Foi




Plus important que la prière (2.177), l’aumône ( صدقة ou زكاة ) est un acte d’une grande piété souvent loué dans le Coran et réservé à des usages et emplois déterminés : « les aumônes sont seulement pour les besogneux, les pauvres, ceux œuvrant pour elles, ceux dont les cœurs sont ralliés, ainsi que pour les esclaves, [pour] les débiteurs, [pour la lutte] dans le chemin d’Allah et pour le voyageur. Imposition d’Allah ! Allah est omniscient et sage » (9.60)1

Les versets 58 à 60 de la sourate du « repentir » furent révélés au sujet des musulmans qui reprochèrent au prophète de ne pas avoir été impartial dans le partage du butin de Hunayn : « s’ils en reçoivent en don, ils sont satisfaits ; s’ils n’en reçoivent point en don, les voilà qui se courroucent » (9.58). Parmi eux, Dhi-l-Khawaysira at-Tamimi apostropha publiquement Mahomet :

- "Sois juste Ô Messager de Dieu !" - "Honte à toi ! Qui est juste si je ne le suis pas ? dit le prophète". - "Permets-moi, dit Umar ibn al-Khattab, de lui couper la tête !" - "Laisse-le… répliqua le prophète".2

Les dons offerts à « ceux dont les cœurs sont ralliés » (9.60) sont le point de départ de l’éphémère insurrection de la communauté musulmane. Les tribus arabes non soumises à l’islam par l’épée étaient conquises par des bakchichs distribués par le Messager de Dieu sous forme de ressources financières ou matérielles. Le prophète donnait en large quantité et ne rabrouait jamais les nécessiteux, rapporte Moussa ibn Anas, quand ceux-ci lui quémandaient en échange de leur conversion à la nouvelle religion :

Le Messager de Dieu n’a jamais répondu à une demande adressée en vue de professer l’Islam, par une négation, mais, en revanche, par les dons. Alors, un jour où il a reçu l’un des hommes (besogneux), il lui a donné un troupeau d’ovins ayant l’air d’occuper un pâturage entre deux montagnes. A ce moment-là, l’homme est revenu chez les gens de sa tribu et il leur dit : « O gens, professez l’Islam (pour religion), car Mohammad donne des bienfaits qui défient toutes les misères ».3

Les seigneurs arabes des clans insoumis avaient beaucoup d’influence sur leur peuple et leur hégémonie rayonnait sur d’autres tribus par le jeu des alliances, d’autre part, leurs richesses pouvaient servir à financer la guerre sainte (jihâd) dans le chemin de Dieu (sabîl Allah) (47.38, 57.10). Dès lors, leur conversion devint un objectif prioritaire : « l’Envoyé d’Allah fit dons aux gens dont il voulut gagner les cœurs. Ils étaient des notables qu’il voulut gagner avec leurs clans »4. Ainsi Safwan bin Oumeyya s’est vu offrir une centaine de chameaux prélevé sur le butin de Hunayn conjointement à d’autres nobles arabes à l’exemple d’al-Aqraa’ Ibn Habes, Oyayna Ibn Hessen et Abou Soufyan Ibn Harb. En tout, plus de mille quatre cents chameaux furent répartis au sein de l’aristocratie hijâzienne au moment du partage des prises de Hunayn. Mahomet tripla son aumône à l’égard de Safwan pour finalement obtenir sa conversion : « Je jure, par le nom d’Allah, que le Messager d’Allah même étant le plus détestable de mes ennemis en ce temps-là, a continué à me donner de ses bienfaits jusqu’à ce qu’il soit devenu le meilleur de mes aimables »5. La noblesse était régulièrement « arrosée » par le prophète au détriment des classes les plus populaires qui s’en plaignirent :

Ali a envoyé du Yémen une quantité d’or brut au Messager d’Allah qui l’a distribuée aux hommes suivants : Al-Aqraa’ Ibn Habes Al-Handhaly, Oyaynah Ibn Badr Al-Firazi, Alqama Ibn Oulatha Al-Ameri puis l’un des fils de Kilab et Zayd Al-Khayr puis l’un des fils de Nabhânn. Alors, les gens de Qoraych se mirent en colère et ils demandèrent : « Pourquoi donnes-tu aux nobles de Najd, en nous privant ? » Le Messager d’Allah leur répondit : « Je me suis conduit de la sorte pour que je les rende tendres (de cœur pour l’islam) ».6

La répartition des gains de la razzia de Hunayn souleva une révolte qui secoua la oumma et fut l’occasion de la descente d’un passage coranique. Les Ansars accueillirent le prophète chez eux, à Médine, l’ont protégé et soutenu, ils ont versé leur sang pour l’islam, Dieu et son Messager ; sans eux Mahomet serait mort dans l’indifférence générale et sa religion ne se serait guère répandu au-delà des faubourgs de la Mecque. Le butin ce jour-là fut le plus considérable qui soit tombé aux mains des musulmans : six mille captifs femmes et enfants, vingt-quatre mille chameaux, plus de quarante mille moutons et quatre mille uqiyas7 d’argent mais les Médinois n’obtiendront ni un poil de bétail ni un seul gramme du précieux métal blanc. En premier lieu le prophète servit Malik ibn ‘Awf, leader des Hawazim en exil à at-Tâ’if et battu par les troupes musulmanes, il perçut cent chameaux en plus de la restitution de ses biens et de sa famille, en contrepartie de son ralliement aux rangs mahométans : « Informez Mâlik que s’il vient à moi en tant que musulman, je lui rendrai sa famille, ses biens et je lui donnerai cent chameaux » (…) L’Envoyé d’Allah lui rendit sa famille et ses biens et lui donna cent chameaux ; il se convertit à l’Islam, et devint bon musulman »8. La générosité de Mahomet choqua les mercenaires musulmans, surpris de voir le chef ennemi, naguère déchu, recevoir avant tout le monde une part du butin, de leur butin, qu’ils avaient farouchement acquis en abreuvant la terre de leur hémoglobine. La colère couva au milieu des troupes. Les factions guerrières déclenchèrent une mutinerie et humilièrent le Messager de Dieu en se montrant irrévérencieux :

Au moment où Mâlik partit de Ja’irrâna, le prophète n'avait pas encore fait le partage du butin, et les soldats craignaient qu'il n'en rendît encore une autre portion. Ils insistèrent donc auprès de lui pour qu'il fît la répartition en ce lieu même. Le prophète le leur promit. Puis ils mirent la main sur lui, en disant:
- « Nous ne te laisserons pas partir avant que tu n'aies fait le partage ».
Ils lui ôtèrent son manteau, et tous crièrent et firent des démonstrations grossières.
Le prophète leur dit :
- « Rendez-moi mon manteau. Je le jure par Allah, si le nombre des troupeaux eût été égal à celui des arbres du Tihâma, je vous les aurais donnés sans hésitation ! Vous savez que j'ai droit à un cinquième de tout le butin. Eh bien, je vous abandonne cette part ! »9

Par crainte, Mahomet abdiqua, octroyant son pourcentage d’un cinquième aux fanatiques jihadistes. Préalablement, les Hawazim cherchèrent à récupérer leurs enfants et leurs femmes (violées par les compagnons sous l’égide du prophète et de Dieu10) ; sans d’autre alternative, ils optèrent pour une bouleversante résolution : « avant qu'il les ait réduits en esclavage, nous irons le trouver pour embrasser l'islam »11. Le prophète et les musulmans leur rendirent leurs familles, hormis Aqra ibn Habes, Oyayna ibn Hisn, Abbas ibn Mirdas et leurs clans respectifs qui refusèrent d’emblée la libération des captifs mais le Messager de Dieu leur promit six têtes de bétail par affranchissement au prochain pillage et en définitive ils s’inclinèrent.
La noblesse mecquoise obtint cent chameaux par personne au moment de l’attribution des biens de la rapine. Outre cela, Abou Soufyan ibn Harb toucha en prime quarante ouqiyas d’argent et intercéda en faveur de son héritier : « et pour mon fils Mu’âwiyah ? Il (le prophète) dit : donnez-lui quarante ouqiyas et cent chameaux »12. Pareillement une centaine fut attribuée à Hakim ibn Hizâm qui ne s’en accommoda pas ; il en voulut deux cents. Requête accordée. Le reste des Qoraychites, les mouhâjiroun, les bédouins et les combattants ne furent pas autant privilégiés que les patriarches tribaux, ils réceptionnèrent des parts allant de quelques chameaux et des dizaines de brebis à cinquante chameaux par personne. Abbas ibn Mirdas chef des Bani Solaym, poète à ses heures, renonça à son quota d’une cinquantaine de camélidés puis récita un pamphlet contre le prophète qui doubla son lot pour le faire taire. Hassan bin Thâbit composa également une satire, sans en tirer malheureusement pour lui le moindre profit. Les dons étaient distribués inégalement selon la foi des gens et leurs classes sociales : « il y a celui à qui on donne l’aumône afin qu’il devienne musulman (…) Il y a celui à qui on la donne pour que l’islam s’affermisse dans son cœur, comme ceux à qui le Prophète donna cent chameaux lors de la même distribution »13. Plus la conversion était récente et la caste de haut rang, plus les parts étaient importantes. Les premiers musulmans a contrario, récoltèrent une bien maigre consolation en compensation des efforts de guerre qu’ils avaient fournis depuis le début tandis que les Ansars furent oubliés par Mahomet. Indignés, offusqués et lésés, les dévots médinois levèrent le camp et s’isolèrent des légions musulmanes. Les critiques fusaient de toute part : « qu’Allah pardonne au prophète, il donne aux Qoraychites et nous laisse, alors que nos épées dégoulinent encore du sang de nos ennemis ! »14, « l’Envoyé d’Allah a favorisé son propre peuple »15. Les protestations des Ansars arrivèrent aux oreilles de Mahomet : « Par Dieu ! dit-il, si j’avais su qu’ils parleraient ainsi, je leur aurais donné le tout ! Mais j’avais pensé que l’islam était assez fortement enraciné dans leurs cœurs pour ne pas être ébranlés à cause des biens de ce monde »16. Il les fit réunir à l’intérieur d’une enceinte d’où il prononça un discours apologétique et dithyrambique : « les Ansars sont mon ventre et ma malle. Si les gens empruntaient un chemin, et que les Ansars empruntaient un autre chemin, j’emprunterais le chemin des Ansars et, s’il n’y avait pas eu d’émigration, j’aurai été un homme des Ansars »17 et en leur expliquant les motivations de ce qu’il l’a poussé à agir de cette manière : « je donne aux qoraychites afin qu’ils adhèrent à l’islam car ils sont proches de leur vie de la jâhiliya »18. Mahomet redoutait les réactions de ses nouveaux fidèles s’il retranchait une partie de leurs gains pour les offrir aux mecquois, en conséquence de quoi, il laissa ses partisans de la première heure à leur triste sort, en invoquant que la satisfaction de l’âme réside en Dieu : « Allah est notre suffisant. Allah ainsi que son apôtre nous donnent [un peu] de sa faveur ! Vers Allah va notre désir ! » (9.59), « j’ai confié Ju’ayl b. Sûraqah à son islam ! »19. Des torrents de larmes ruisselèrent le long des joues velues des Ansars : « nous nous contentons de l’Envoyé d’Allah comme portion »20. On rapporte qu’ils en furent heureux. Toujours est-il que l’avidité de ces bandits de grand chemin n’en fut pas moins assouvie ; versèrent-ils véritablement des larmes de joie ou bien de tristesse du fait de la trahison du prophète ?

L’enrichissement des nouvelles recrues musulmanes et des infidèles permettait de canaliser la haine et la frustration engendrées consécutivement au massacre et à la soumission de leurs tribus par les sabres des moujahidins. Qui plus est, certains d’entre eux furent élevés à des postes importants comme Mâlif ibn ‘Awf que Mahomet nomma gouverneur sur les convertis de son peuple et sur d’autres tribus. Mou’âwiya quant à lui, eut l’honneur d’être le secrétaire de l’Envoyé de Dieu. Le procédé sembla fonctionner tant que le prophète était encore en vie et en pleine santé. Lorsque le bruit de sa préoccupante maladie se propagea chez les bédouins, des révoltes éclatèrent et des faux prophètes apparurent. La situation se dégrada rapidement à l’annonce de sa mort : c’est  l’Arabie tout entière qui se souleva contre le dogme islamique, la Mecque et Médine restaient les seuls îlots de la foi. Abou Bakr (m. 634) mata la rébellion dans le sang au cours de son mandat califal. Cette période de grands tumultes est appelée « les guerres de l’apostasie » (houroub ar-rida). Le séisme schismatique témoigne d’une volonté de se soustraire tout autant aux oppressants préceptes coraniques qu’à la totalitaire théocratie musulmane, en dépit des richesses qu'avaient pu encaisser les néophytes de l’islam.

La foi en Allah ne s’acquiert pas aux dépens de la liberté, même pour tout l’or du monde.

De nos jours l’expansion de l’islam est plus favorisée par le mensonge des théologiens musulmans que par l’argent. L’imam ach-Châfi’i (m. 820) estima qu’il n’était plus utile d’allouer des sommes financières pour les conversions grâce à l’établissement de la puissance de l’islam21.

 

       

 

1 Traduction de Régis Blachère. L’orientaliste soupçonne ce verset d’être un ajout ultérieur dans le but de clarifier le verset précédent.

2 Sahih al-Boukhâri 6534

3 L’authentique de Moslim, Imam Moslim Ibn Al-Hajjaj Al-Qochayri, Volume II, p.548, n°2670, Editions Dar  Al-Kotob Al-Ilmiyah, 2007, traduction d’Ali Abboud

4 La vie du prophète Muhammad, Ibn ‘Ishaq, Tome II, p.422, Editions Albouraq, 2001, traduction d’Abdurrahmân Badawî

5 L’authentique de Moslim p.548, n°2671

6 Ibid. Volume I, p.225, n°1141

7 156 kg

8 Ibn ‘Ishaq p.420

9 Chronique de Tabari, Mohammed ibn Jarir al-Tabari, p.576, Editions de la Ruche, 2006, traduction de Hermann Zotemberg. Voir aussi Sahih al-Boukhâri 2666

10 Sahih Moslim 1456, Coran 4.24

11 Chronique de Tabari p.576

12 At-Tabaqat al-Kobra, Ibn Sa’d, Volume II, p.189, Editions Kitab Bhavan, 1972

13 Tafsîr Ibn Kathîr 9.60, Editions Dar Al-Kotob Al-Ilmiyah, 2006, traduction de Harkat Abdou

14 La biographie du prophète Mohammed, Ibn Kathîr, p.769, Editions Universel, 2007, traduction de Messaoud Boudjenoun

15 Ibn ‘Ishaq p.427

16 Chronique de Tabari p.577

17 La biographie du prophète Mohammed, Ibn Kathîr, p.769

18 Sahih al-Boukhâri 2977

19 Ibn ‘Ishaq p.425

20  Ibid. p.428

21 Tafsîr al-Jalâlayn 9.60

 

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