Noun et Qâf

 

 

 

Beaucoup de récits issus de la tradition islamique, et présentés sous forme de hadiths, proviennent de la littérature rabbinique, essentiellement pour combler une carence en information sur un sujet qui en manque cruellement. C’est particulièrement le cas quand cela concerne les histoires des prophètes. Même le Coran, qui au départ n’était qu’un simple lectionnaire, a repris un nombre non négligeable de commentaires juifs, devenus, au fil du temps et du développement de la secte, paroles divines sous l’ère des califes. À ce sujet, les travaux du grand orientaliste William St. Clair-Tisdall (m. 1928), « The Original Sources Of The Qur’an », sont tout à fait remarquables et méritent une place de choix dans la bibliothèque de quiconque s’intéresse aux origines de l’islam et du Coran.

Noun la baleine
Plusieurs sourates du Coran sont introduites par des lettres mystérieuses dont le sens échappe depuis des siècles aux érudits musulmans. Par exemple, les sourates Al-Baqara et Âl ‘Imrân commencent toutes deux par « Alif, Lam, Mim », la sourate Houd par « Alif, Lam, Ra », et la vingtième sourate par « Ta, Ha ». Le chapitre intitulé Al-Qalam (la plume) s’ouvre par la vingt-cinquième lettre de l’alphabet arabe « noun » (la lettre N en français) : « Noun. Par la plume et ce qu’ils écrivent ! » (68.1). Les oulémas se sont opposés concernant sa signification, car la tradition offre de multiples explications. D’après ce qui a été rapporté dans les exégèses, les tabi’in ad-Dahâk bin Mouzâhim (m. 723), al-Hassan al-Basri (m. 728), Qatâda bin Da’âma (m. 734), et Thâbit al-Bounâni bin Aslam (m. 744) ont pensé qu’il s’agissait d’un encrier, le qalam s’en servirait donc pour écrire. Une tradition prophétique archivée par le savant du hadith Ibn ‘Adi (m. 976) dans son livre Al-Kâmil fi Dou’afâ’ ar-Rijâl confirmerait cette interprétation, cependant, le cheikh précise ensuite que « l’isnâd est mensonger et rejeté » et les autres mouhaddithin se sont ralliés à son analyse.

Abi Horayra a dit : « j’ai entendu le Messager de Dieu dire : la première chose créée par Dieu est le qalam, ensuite, il a créé noun, et c’est l’encrier. Cela est dans sa parole : « par la plume et ce qu’ils écrivent » (68.1). Ensuite, il lui a dit : « écris ! » Il a demandé : « qu’écrirai-je ? » Il a répondu : « écris ce qui sera – ou ce qui existera – des actes, des récompenses, et des conséquences. Le qalam a procédé à l’écriture de ce qui existera jusqu’au jour de la résurrection. Puis, il a scellé le qalam. Il ne parlera plus jusqu’au jour de la résurrection ».1

Il est fort probable que les tabi’in susmentionnés se soient basés sur ce hadith non valide dans leur interprétation du Coran. Selon l’une des opinions attribuées à Ibn ‘Abbâs (m. 687), noun est une référence à la dernière lettre du mot « ar-rahman », le miséricordieux. L’auteur du Grand Commentaire du Coran, Fakhr ad-Dîn ar-Râzi (m. 1210), a jugé cet avis faible, tout comme un autre prétendant que cela renvoie à l’encre dont se servent les anges pour écrire la Tablette (85.22)2. On dit aussi que noun est la Tablette elle-même. Ja’far as-Sâdiq (m. 765) suppose que c’est le nom d’un fleuve du paradis, Ibn Zayd (m. 717) y voit un serment de Dieu, et Mohammed bin Ka’b al-Qorazi (m. 737) présume que Dieu a juré par son secours (nasr) aux croyants en se rapportant au verset : « et c’était notre devoir de secourir les croyants » (30.47)3. ‘Atâ’ al-Khourâssâni (m. 752) et Abou al-‘Âliya (m. 708) croient que c’est une allusion aux noms de Dieu : Nasîr, Nour, et Nâsir4. D’autres ont simplement dit que noun était une lettre de l’alphabet, et que c’est le nom ou l’ouverture de la sourate. On retrouve également dans toutes les grandes exégèses classiques, et aussi dans les sources chiites, une opinion bien plus surprenante et qui semble être l’interprétation choisie par le Prophète. Noun serait en réalité une baleine en-dessous des sept terres (65.12) et elle nous porterait sur son dos, c’est l’explication fournit par Ibn ‘Abbâs, Moujâhid, Mouqâtil, Mourra al-Hamdâni, ‘Abdullah bin Mas’oud, ‘Atâ’, as-Souddi, al-Kalbi, ainsi que par d’autres compagnons de Mahomet :

Les exégètes ont divergé concernant l’interprétation de sa parole : « noun ». Certains ont dit : c’est la baleine qui a les terres sur elle. Ceux qui ont mentionné cela : Ibn ‘Abbâs a dit : la première chose que Dieu a créée est le qalam, il a écrit ce qui existera, ensuite, il a élevé la vapeur d’eau et en a fait les cieux. Puis, il a créé noun et la terre a été aplatie sur le dos de noun. La terre a bougé et chancelé, mais elle a été stabilisée par les montagnes. Les montagnes dominent fièrement sur la terre. Il a récité : « noun. Par la plume et ce qu’ils écrivent » (68.1).5

Ibn Jarîr at-Tabari (m. 923) a étoffé le sujet dans son Târîkh en mentionnant plusieurs autres traditions qu’il a jugé authentiques6. Il a de même répertorié l’histoire de la création vue par des compagnons du Messager de Dieu et quelques autres :

« Il est celui qui a créé pour vous tout ce qui est sur la terre », ensuite, il s’est tourné vers le ciel et l’a modelé en sept cieux. Le trône de Dieu Tout-puissant était sur l’eau. Il n’avait rien créé sauf ce qu’il avait créé avant l’eau. Quand il a voulu créer la création, il a fait sortir de l’eau une fumée. Elle s’est élevée au-dessus de l’eau et elle était au-dessus d’elle. Il l’a appelée « ciel ». Puis, il a asséché l’eau et en a fait une terre. Il l’a fendue et en a fait sept terres en deux jours : le dimanche et le lundi. Il a créé la terre sur une baleine - la baleine qui est « noun » est mentionnée par Dieu Tout-puissant dans le Coran : « noun. Par le qalam » (68.1). La baleine est dans l’eau. L’eau est sur le dos d’un rocher. Le rocher est sur le dos d’un ange. L’ange est sur un roc. Le roc est dans le vent, c’est le roc qui est mentionné par Louqmân, ni dans le ciel, ni sur la terre. La baleine a bougé et s’est agitée. La terre a tremblé, et il a ancré sur elle les montagnes et elle s’est stabilisée. Les montagnes dominent fièrement sur la terre. Ceci est sa parole : « et il a ancré des montagnes dans la terre afin qu’elle ne branle pas avec vous » (16.15 ; 31.10).7

Dans son ouvrage Al-Bidâya wa-n-Nihâya, Ibn Kathir (m. 1373) a pareillement consigné le récit de la création, mais selon lui, de nombreux éléments proviendraient des fables juives :

Des compagnons du Messager de Dieu ont dit au sujet de sa parole « c’est lui qui a créé pour vous tout ce qui est sur la terre, puis il a orienté sa volonté vers le ciel et en fit sept cieux » (2.29) : le trône de Dieu est sur l’eau, il n’a rien créé sauf ce qu’il a créé avant l’eau. Quand il a voulu créer la création, de la vapeur est sortie de l’eau. Elle s’est élevée au-dessus de l’eau et elle était au-dessus d’elle. Il l’a appelée « ciel ». Ensuite, il a asséché l’eau et en a fait une terre. Puis, il l’a fendue et a créé sept terres en deux jours : le dimanche et le lundi. Il a créé la terre sur une baleine, il s’agit de noun dont Dieu parle : « noun. Par la plume et ce qu’ils écrivent » (68.1). La baleine est dans l’eau, et l’eau est sur un rocher. Le rocher est sur le dos d’un ange, et l’ange est sur un roc. Le roc est dans le vent – c’est le roc qui a été mentionné par Louqmân – ni dans les cieux, ni sur la terre. La baleine a bougé et s’est agitée. La terre a tremblé. Il a ancré les montagnes sur elle et elle était stable. Dieu a créé le mardi les montagnes et ce qu’elles contiennent d’utilités, le mercredi il a créé les arbres, l’eau, les villes, les habitations, et les ruines. Il a fendu le ciel et en a fait sept cieux en deux jours : le jeudi et le vendredi. Il a appelé le jour du vendredi (al-joumou’a), car il y a regroupé (jama’a) la création des cieux et de la terre. Il a révélé à chaque ciel sa fonction et il a créé dans chaque ciel sa création : des anges, l’océan, les montagnes glacées, et ce qui n’est connu que de lui. Ensuite, il a embelli le ciel avec les étoiles. Il en a fait une décoration et une défense contre les démons. Quand il eut fini de créer ce qu’il aimait, il s’est établit solidement sur le trône.
Cet isnâd est mentionné par as-Souddi et beaucoup de choses y sont étranges et proviennent des isrâ’îliyyât. Ka’b al-‘Ahbâr, quand il s’est converti au temps d’Omar, a rapporté entre les mains d’Omar bin al-Khattâb des choses faisant parties de la science des gens du Livre.8

Ibn Kathir ne donne pas de précision sur les éléments qui seraient directement empruntés aux Juifs. Dans son commentaire Tafsir al-Qor’ân al-‘Azîm, il cite plusieurs ahâdith à propos de la baleine et écrit « qu’al-Baghawi et un groupe d’exégètes ont mentionné que sur le dos de cette baleine, il y a un rocher et son épaisseur est comme l’épaisseur des cieux et de la terre. Sur son dos, il y a un taureau avec quarante mille cornes. Les sept terres, et tout ce qu’elles contiennent, et tout ce qu’il y a entre elles, sont sur le dos du taureau. Et Dieu est plus savant »9. Si les compagnons diffusaient des fables des gens du Livre, c’est parce que Mahomet leur en avait donné l’autorisation : « rapportez des Bani Isrâ’îl, a-t-il dit, il n’y a rien de mal »10, et lui-même a puisé chez eux certaines superstitions ou croyances comme le châtiment de la tombe ou les sept terres. Même s’il est probable que la baleine noun soit tirée d’une scolie rabbinique, encore faudrait-il le démontrer et en trouver la source. Les commentateurs ont donné différents noms à ce gigantesque mammifère : Yahmouth, Louyouthâ, Louwîthâ, ou Balhawthou, tel que l’a enregistré al-Baghawi (m. 1122)11, ou encore al-Bahmout, Lioutha, Louthoutha, et Bilhamoutha, d’après ce qu’a relevé al-Qortobi (m. 1273)12. Ce dernier a d’ailleurs signalé une tradition originale de Ka’b al-‘Ahbâr :

Ka’b a dit : Iblis s’est introduit dans la baleine qui a les terres sur son dos. Il a chuchoté dans son cœur en disant : « sais-tu ce qu’il y a sur ton dos, Ô Louthoutha, des animaux, des arbres, des terres, et d’autres choses ? Si tu veux, tu peux tous les jeter de ton dos ! » Lioutha a voulu faire cela, mais Dieu a envoyé une bête. Elle est entrée dans son évent et est allée jusqu’à son cerveau. La baleine a imploré Dieu et Dieu l’a autorisée à sortir. Ka’b a dit : par Dieu, la baleine regarde vers la bête et la bête regarde vers la baleine. Si la baleine a l’intention de refaire cela, la bête retournera comme elle était.13

Un hadith d’at-Tabarâni (m. 918), classifié au sein de son ouvrage Al-Mou’jam al-Kabîr, tend à démontrer l’existence de la baleine noun puisqu’il remonte jusqu’au Prophète :

Abou Habîb Zayd bin al-Mouhtadi al-Marroudhi nous a rapportés : Sa’id bin Ya’qoub at-Tâlqâni nous a rapportés : Mou’ammal bin Ismâ’îl nous a rapportés : Hammâd bin Zayd nous a rapportés, d’après ‘Atâ’ bin as-Sâ’ib, d’après Abi ad-Douha Moslim bin Soubayh, d’après Ibn ‘Abbâs qui a dit : « le Messager de Dieu a dit : les premières choses que Dieu a créées sont le qalam et la baleine. Il a dit au qalam : « écris ! » Il a demandé : « que devrais-je écrire ? » Il a répondu : « toute chose existante jusqu’au jour de la résurrection ». Puis, il a récité : « noun. Par la plume et ce qu’ils écrivent » (68.1). Noun est la baleine, et le qalam est la plume ».14

Les savants du hadith ont divergé quant à la recevabilité de cette tradition à cause de la présence de Mou’ammal bin Ismâ’îl dans la chaîne de transmission. As-Souyouti (m. 1505) remarque « qu’at-Tabarâni l’a rapporté dans al-Kabîr avec un sanad d’hommes dignes de confiance, excepté Mou’ammal bin Ismâ’îl. Ibn Ma’în et d’autres lui ont accordé leur confiance, tandis qu’al-Boukhâri et d’autres l’ont affaibli »15. Le Coran renforce l’idée que noun désigne une baleine par le surnom attribué à Jonas : « et Dhou-n-Noun quand il partit, irrité. Il pensa que Nous n’allions pas l’éprouver » (21.87). Dhou-n-Noun signifie « l’homme à la noun », autrement dit, l’homme à la baleine ou au poisson : « noun est un poisson, observe ar-Râzi, c’est la dénomination de Jonas : Dhâ-n-Noun »16. Mahomet utilisait aussi ce sobriquet lorsqu’il racontait à ses compagnons la vie de Jonas, Ibn Hanbal (m. 855) a référencé dans son Mosnad la tradition suivante :

Le Messager de Dieu s’est tourné vers moi (Sa’d) et a dit : « qui c’est ? Abou Ishâq ? » J’ai répondu : « oui, Ô Messager de Dieu ! » Il a demandé : « qu’est-ce qu’il y a ? » J’ai répondu : « rien, par Dieu, si ce n’est que tu voulais nous rappeler la première invocation, puis ce bédouin est venu et t’a distrait ». Il a dit : « oui, l’invocation de Dhi-n-Noun quand il était dans le ventre de la baleine : « pas de divinité à part Toi ! Pureté à Toi ! J’ai été vraiment du nombre des injustes » (21.87).17

On dit que Dieu jure, dans le verset 68.1, « par la baleine qui a la terre sur son dos, et elle est dans l’océan sous la terre du dessous. Et on dit également qu’il jure par la baleine qui retenait Jonas dans son ventre »18. Ar-Râzi pense que le sens de noun dans la sourate al-Qalam pourrait se rattacher à cette dernière opinion, ceci évoquerait la baleine qui a mis à l’épreuve Jonas : « la vérité est qu’il peut s’agir ou bien d’un nom pour la sourate, ou de l’objet d’une épreuve, ou d’autre chose comme mentionnée au début de la sourate al-Baqara »19. L’explication de la baleine porteuse des sept terres a néanmoins l’avantage d’éclaircir le sens de trois passages coraniques : « et Il a implanté des montagnes immobiles dans la terre afin qu’elle ne branle pas en vous emportant avec elle » (16.15), « et Nous avons placé des montagnes fermes dans la terre afin qu’elle ne s’ébranle pas » (21.31), et « n’avons-nous pas fait de la terre une couche et les montagnes comme des piquets ? » (78.6-7). Les montagnes ont pour rôle de stabiliser la terre et de la maintenir à l’horizontal sur le dos du cétacé géant, sinon nous basculerions et tomberions tous dans le grand océan cosmique où vit noun. Ce qui est indiscutable est que noun était chez les Arabes un synonyme de baleine ou de gros poisson, c’est la raison pour laquelle de nombreux exégètes ont associé ce sens à la première lettre du chapitre al-Qalam.

Qâf
La cinquantième sourate débute elle par « Qâf. Par le Coran glorieux ! » (50.1). Qâf est la vingt-et-unième lettre de l’alphabet et son interprétation a, comme noun, fait couler beaucoup d’encre. Certains considèrent que c’est l’un des noms de Dieu : Qadîr, Qâhir, Qarîb, Qâdin, ou Qâbid, et Dieu jure par son nom. Mohammed bin ‘Âsim al-‘Antâki a imaginé un rapport avec le verset : « Nous sommes plus près (aqrabou) de lui que sa veine jugulaire » (50.16), qâf désignerait selon lui la première lettre du mot « qourb » : « c’est la proximité (qourb) de Dieu avec ses esclaves »20. D’autres ont dit qu’il s’agissait d’un des noms du Coran et parmi eux, Qatâda. Mais l’opinion la plus répandue est que cela renvoie à une montagne encerclant notre monde, al-Qortobi a transcrit dans son tafsir : « Ibn Zayd, ‘Ikrima, et ad-Dahâk ont dit : c’est une montagne entourant la terre faite d’émeraudes vertes. Elle verdit le ciel. L’extrémité du ciel est sur elle et le ciel s’élève en forme de dôme sur elle. Des gens qui y sont arrivés disent que des émeraudes chutent de cette montagne. Et Abou-l-Jawzâ’ l’a rapporté d’Ibn ‘Abbâs »21. En effet, à en croire le Coran, le ciel est une coupole et nous tombera sur la tête quand Dieu l’aura décrété (15.15, 17.92, 22.65, 26.187, 34.9, 50.6). Qâf est le support de ce dôme. Ibn ‘Abbâs, Moujâhid, Mouqâtil, et ‘Abdullah bin Bourayda (m. 733) soutiennent tout autant cette interprétation que le grand juriste al-Layth bin Sa’d (m. 791) dont l’avis fut rapporté par le savant yéménite az-Zabîdi (m. 1790)22. On dit aussi que Qâf est à l’origine des tremblements de terre :

Ibn ‘Abbâs a rapporté : Dieu a créé une montagne appelée « Qâf » entourant la terre, et ses racines vont vers le rocher qui a la terre sur lui. Si Dieu veut faire trembler une région, il ordonne cela à la montagne. Alors, elle bouge une de ses racines en-dessous de cette région. Elle l’a fait trembler et bouger. Il n’y a que cette région qui tremble et non les autres.23

La littérature islamique parle de gens vivant aux alentours de ce Mont, et une zone de ténèbres séparerait notre monde de Qâf. Alexandre le Grand, alias Dhou-l-Qarnayn, aurait réussi à l’atteindre et aurait eu une petite conversation avec lui :

Wahb a dit : Dhou-l-Qarnayn était au-dessus du Mont Qâf. Il a vu qu’en-dessous de lui se trouvait une petite montagne. Il lui a dit : « qu’est-ce que tu es ? » Il a répondu : « je suis Qâf ». Il a demandé : « qu’est-ce que cette montagne autour de toi ? » Il a dit : « ce sont mes nervures, et la ville est reliée à mes nervures. Si Dieu veut faire trembler la ville, il me l’ordonne. Ma nervure l’a fait bouger, elle fait trembler cette terre ».24

Le théologien soufi ar-Roumi (m. 1273) a semblablement mentionné cette histoire dans l’une de ses œuvres :

Zu’l Qarnain a voyagé jusqu’au Mont Qaf ;
Il a vu qu’il était formé d’émeraudes brillantes,
Il était comme un anneau autour du monde,
Tout le monde en était émerveillé.
Il a dit : tu es la grande colline, que sont les autres collines ?
Devant toi, ce ne sont que des jouets.
Le Mont a répondu : ces collines sont mes nervures,
Mais elles ne sont pas aussi belles et importantes que moi.
J’ai une nervure cachée qui se prolonge jusqu’à chaque cité,
Les quartiers du monde sont reliés à mes nervures.
Quand Dieu désire faire trembler une quelconque cité,
Il m’ordonne de secouer une de mes nervures.
Alors, avec colère, je secoue cette nervure
Qui est relié à une cité particulière.
Quand il dit : « assez », ma nervure redevient immobile.25

Qâf se trouve non loin de la source d’eau boueuse où se couche le soleil (18.86), ainsi que près du voile censé protéger les gens des rayons du soleil (18.90). Ach-Chawkâni (m. 1834) a rappelé à propos de Qâf que « les exégètes ont dit : c’est le nom d’une montagne faite d’émeraudes entourant le monde, et le ciel s’élève en dôme sur elle. Elle est derrière le voile derrière lequel se couche le soleil »26. Et dans son commentaire, Ibn ‘Arabi (m. 1240) note « qu’on a dit : Qâf est une montagne entourant le monde, et derrière elle se trouve le Phœnix qui l’encercle entièrement, et c’est le voile du Seigneur »27.

Quelques savants de l’islam ont totalement rejeté cette interprétation, c’est le cas du moufassir irakien Mahmoud al-‘Alousi (m. 1854) qui écrit « qu’al-Qorafi a transmis à propos de la montagne Qâf que son existence n’est pas prouvée et il a dit : il n’est pas permis de croire sans preuve »28. Ibn Kathir non plus ne fut pas convaincu par cette explication :

On a rapporté que certains salafs ont dit : « Qâf » est une montagne entourant toute la terre et elle est appelée le Mont Qâf. C’est comme si cela venait, et Dieu sait mieux, des mythes des Bani Isrâ’îl, et des gens les auraient repris, car il est permis de rapporter des récits venant d’eux qui ne sont ni authentifiés ni mensongers. D’après moi, ceci et d’autres choses semblables viennent des affabulations de certains Zanâdiqa (athées, dualistes, incroyants, irréligieux, manichéens) qui jettent les gens dans la confusion au sujet leur religion, comme les hadiths fabriqués dans cette oumma, remontant au Prophète, malgré les illustres savants, houffâz, et imams.29

Le savant syrien a presque vu juste, puisqu’en réalité, le mythe de Qâf , largement repris par les compagnons et les tabi’in, et peut-être même par le Prophète, vient d’un commentaire rabbinique sur un verset de la Genèse. Nous devons cette découverte à William St. Clair-Tisdall qui révèle dans The Religion Of The Crescent :

J’ai été pendant un certain temps intrigué à l’idée de découvrir l’origine de cette montagne et de son nom si particulier. J’ai fini par la trouver dans un commentaire rabbinique au sujet de Genèse I. 2. L’explication donnée ici du mot thôhû est celle-ci : Thôhû est une ligne verte (qâv) qui entoure le monde entier et à partir de laquelle les ténèbres émergent (Hagîgâh, XI.1). Le mot traduit ici par « ligne » est qâv en hébreu. Les Juifs ont manifestement trouvé que le mot thôhû était désuet et difficile à comprendre, les commentateurs l’ont alors abusivement expliqué par le mot qâv, ligne. Les Arabes n’ont pas compris ce dernier mot, mais ont appris que ce qâv entourait le monde, ils ont imaginé que ça devait être une chaîne de grandes montagnes portant ce nom.30

Les commentateurs ont donc emprunté aux hébreux ce mythe dans une tentative d’explication du Coran, dont une partie possède un sens caché qui n’est connu que de Dieu : « il s’y trouve des versets sans équivoque, qui sont la base du Livre, et d’autres versets qui peuvent prêter à interprétations diverses. Les gens, donc, qui ont au cœur une inclinaison vers l’égarement, mettent l’accent sur les versets à équivoque, cherchant la dissension en essayant de leur trouver une interprétation, alors que nul n’en connaît l’interprétation à part Allah. Mais ceux qui sont bien enracinés dans la science disent : « nous y croyons, tout est de la part de notre Seigneur ! » Mais, seuls les doués d’intelligence s’en rappellent » (3.7). De ce fait, Dieu cherche à semer la discorde entre les hommes afin qu’ils s’entretuent au sujet de versets hermétiques à l’intelligence humaine et que les vrais croyants soient distingués des faux.

La signification des lettres
Il a fallu attendre que des non musulmans se penchent sur le problème pour en percer le mystère. Le jésuite Bruno Bonnet-Eymard a déchiffré le « code » avec succès dans sa propre traduction du Coran :

« Dieu des délivrances » traduit en effet trois mystérieuses lettres : ALM, qui tiennent en échec depuis mille trois cents ans l’ingéniosité de tous les exégètes, tant en Orient qu’en Occident. (…) Ces diverses conjonctures ont en commun d’avoir soupçonné qu’il s’agissait d’abréviations. Mais l’honneur revient à Loth de s’être demandé si ces signes « n’attesteraient pas une influence externe, probablement juive ». C’est exactement cela. Dans le système en usage dans la littérature rabbinique, les trois lettres ALM forment l’abréviation d’une expression convenant parfaitement au contexte de la basmala en renchérissant sur l’eulogie d’une manière qui annonce déjà tout le thème des développements à venir : ‘el lemôshâʿôt, « Dieu pour les saluts » ( = Ps 68.21). A = alif, initiale de ‘el hébreu, ‘ilâh arabe ; L préposition ; M initiale de môshâʿôt, au pluriel pour souligner la richesse de l’unique plan salvifique de Dieu à travers l’histoire.31

Malheureusement, le savant n’a pas publié d’autres volumes après avoir achevé de traduire la sourate 5. Nous ne connaitrons donc pas la signification réelle des lettres qâf et noun, mais nous savons d’où elles proviennent et à quoi elles font référence.

 

En vérité, l’islam est un mélange de toutes les cultures avoisinantes, juive comme païenne, les orientalistes l’ont d’ailleurs démontré dans leurs travaux à l’aide de preuves irréfutables. Il n’y a jamais eu de prophétie ni de visite d’ange : « aucune nouvelle n’est parvenue et aucune révélation n’est descendue », avait deviné le calife très perspicace Yazid ibn Mou’âwiya (m. 683)32

 

 

 

 

1 Al-Kâmil fi Dou’afâ’ ar-Rijâl, Ibn ‘Adi, volume 7, p.522, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1997

2 At-Tafsir al-Kabir, Fakhr ad-Dîn ar-Râzi, volume 30, p.598, sourate 68 verset 1, Dâr Ihyâ’ at-Tourâth al-‘Arabi, 1420

3 Al-Jâmi’ li-‘Ahkâm al-Qor’ân, Mohammed bin Ahmad al-‘Ansâri al-Qortobi, volume 18, p.208, sourate 68 verset 1, Dâr al-Fiker

4 Ibid.

5 Jâmi’ al-Bayân fi Tâ’wîl al-Qor’ân, Mohammed Ibn Jarîr at-Tabari, volume 23, p.521, sourate 68 verset 1, Mou'assassa ar-Risâla, 2000

6 Târîkh al-‘Oumam wa-l-Moulouk, Mohammed Ibn Jarîr at-Tabari, volume 1, p.39, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1407

7 Ibid. p.40

8 Al-Bidâya wa-n-Nihâya, Ismâ’îl Ibn Kathir, volume 1, p.33-34, Dâr ‘Âlam al-Kotob, 2003

9 Tafsir al-Qor’ân al-‘Azîm, Ismâ’îl Ibn Kathir, volume 8, p.185, sourate 68 verset 1, Dâr Tayba, 2002

10 Mosnad Ahmad 9780. Ibn Kathir considère que son isnâd est sahih, voir Al-Bidâya wa-n-Nihâya, volume 3, p.33.

11 Ma’âlim at-Tanzîl, Al-Hussayn bin Mas’oud al-Baghawi, volume 8, p.185, sourate 68 verset 1, Dâr Tayba

12 Al-Jâmi’ li-‘Ahkâm al-Qor’ân, volume 18, p.207, sourate 68 verset 1

13 Ibid. p.207-208

14 Al-Mou’jam al-Kabîr, Abou Qâsim at-Tabarâni, volume 11, p.433, n°12227, Maktabat Ibn Taymiyya – Le Caire

15 Al-Hâwi li-l-Fatâwi, Jalâl ad-Dîn as-Souyouti, volume 1, p.429, Dâr al-Fiker, 2004

16 At-Tafsir al-Kabir, volume 30, p.598, sourate 68 verset 1

17 Mosnad Ahmad 1465. On a déclaré au sujet de son authenticité : « les hommes sont sûrs sauf Ibrâhîm bin Mohammed bin Sa’d bin Abi Waqqâs, mais il est digne de confiance » (Majma’ az-Zawâ’id wa-Manba’ al-Fawâ’id, Abou Bakr al-Haythami, volume 10, p.159, n°17271, Maktabat al-Qoudsi, 1994).

18 At-Tafsir al-Kabir, volume 30, p.598, sourate 68 verset 1

19 Ibid.

20 Al-Jâmi’ li-‘Ahkâm al-Qor’ân, volume 17, p.5, sourate 50 verset 1

21 Ibid. p.4

22 Tâj al-‘Arous min Jawâhir al-Qâmous, Al-Mourtada al-Hossayni az-Zabîdi, volume 8, p.412, Dâr al-Hidâya

23 Kitâb al-‘Azama, Abou Mohammed al-‘Asbahâni, volume 4, p.1489, Dâr al-‘Âsima, 1408

24 Al-Jâmi’ li-‘Ahkâm al-Qor’ân, volume 17, p.4, sourate 50 verset 1

25 Masnavi i Ma’navi, Maulana Jalalu-d-Din Muhammad i Rumi, p.319-320, translated and abridged by E.H. Whinfield, Omphaloskepsis, 2001

26 Fath al-Qadîr al-Jâmi’ Bayna Fannay ar-Riwâya wa-d-Dirâya, Mohammed ach-Chawkâni, volume 1, p.1396, Dâr al-Ma’rifa, 2004

27 Tafsir Ibn ‘Arabi, Mohay ad-Din Ibn ‘Arabi, volume 2, p.262, sourate 50 verset 1, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 2001

28 Rouh al-Ma’âni, Mahmoud al-‘Alousi, volume 13, p.322, sourate 50 verset 1, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1415

29 Tafsir al-Qor’ân al-‘Azîm, volume 7, p.394, sourate 50 verset 1

30 The Religion Of The Crescent, William St. Clair-Tisdall, p.251, Society For Promoting Christian Knowledge, 1895

31 Le Coran, traduction et commentaire systématique, Bruno Bonnet-Eymard, tome I, p.21-22, La Contre-Réforme Catholique, 1988

32 Kitâb al-Intisâr, ‘Ali al-Kourâni al-‘Âmali, volume 5, p.390, Dâr as-Sîra, 1421

 

 

 

 

 

 

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