Mariage Incestueux

 

 

 

Le monde musulman détient le triste record du plus fort taux de mariage consanguin dans le monde avec, en haut du tableau, l’Arabie Saoudite et le Pakistan où plus de la moitié des unions sont interfamiliales. La cause est évidemment religio-culturelle. Les sociétés islamisées, de par leur particularité ségrégationniste envers les femmes, contribuent largement à limiter tout contact avec l’extérieur. De plus, le Coran n’interdit pas le mariage entre cousins du premier degré et les sources laissent à penser que cela faisait partie des coutumes bédouines de la péninsule arabique. Par contre, les alliances de consanguinité par lien de filiation direct (père-fille) ne sauraient être tolérées (4.23). Toutefois, un groupe de savants a envisagé une dérogation à la règle.

L’enfant illégitime
Une personne née en dehors du cadre légal du mariage pâtit d’une mauvaise réputation de par le péché de ses parents, même si elle n’est en rien responsable, et des décrets particuliers ayant trait à ce type d’individu ont été fixés par la charia. Le mouhaddith Abou Dâwoud (m. 889) a mentionné dans ses Sunan que « l’enfant illégitime est le pire des trois » selon les dires du Prophète, et son compagnon Abou Horayra a surenchérit en disant : « faire don d’un fouet dans le chemin de Dieu m’est plus cher que d’affranchir un enfant illégitime »1. Ibn Mâjah (m. 887) a, de surcroît, archivé une tradition selon laquelle Mahomet aurait déclaré : « deux sandales avec lesquelles je pars au jihad sont meilleures que d’affranchir un enfant illégitime »2. « Le pire des trois », c’est-à-dire, des trois personnes : les deux parents et l’enfant. Les commentateurs ont discuté du sens de cette expression peu banale et sujette à interprétation. Par exemple, on a émis l’hypothèse « qu’il est le pire des trois par l’origine, la race, le lignage et la naissance, cela parce qu’il a été créé à partir du sperme du fornicateur et de la fornicatrice et que c’est une mauvaise semence », ou encore que « cela vient spécifiquement de l’homme qui est connu et marqué par le mal »3. Quelques hadiths tentent d’apporter un éclaircissement à ce propos mais souffrent malheureusement de faiblesse dans l’isnâd : « il est le pire des trois s’il œuvre pareillement à ses parents », aurait affirmé le Messager de Dieu4, et d’après ce qu’a transmis al-Bayhaqi (m. 1066), cela signifie que ses parents se sont convertis à l’islam mais pas lui5.

On a tendance à croire, en tout état de cause, que l’enfant engendré dans le péché est génétiquement affecté par le mal. Une tradition prophétique vient, qui plus est, conforter cette opinion en faisant état de la destinée qui lui est réservée dans l’au-delà : « l’enfant illégitime n’entrera pas au paradis ». Ibn Habbân (m. 965) l’a répertoriée dans son Sahih, ainsi que ad-Dârimi (m. 869) dans ses Sunan, et Ahmad ibn Hanbal (m. 855) dans son Mosnad6. Ahmed Shâker, qui a analysé ce dernier corpus de hadiths, a qualifié l’isnâd de sahih, à l’inverse de certains savants qui ont estimé que la présence de Jâbân dans la chaîne de transmission pose un réel problème quant à la recevabilité de ce hadith. Alors qu’Abou Bakr al-Haythami (m. 1404) s’en tient au jugement d’Ibn Habbân7, d’autres comme Ibn Khouzayma (m. 923)8 ou al-Boukhâri (m. 870)9 ont signalé qu’il était inconnu, par conséquent, il serait da’if. Néanmoins, de multiples chaînes ont été attribuées à la tradition que l’imam as-Sakhâwi (m. 1497) s’est chargé d’énumérer et d’en authentifier une partie10. Plusieurs variantes ont également été recensées telles que « l’enfant illégitime n’entrera pas au Paradis, ni son enfant, ni l’enfant de son enfant »11 ou bien « l’enfant illégitime n’entrera pas au paradis ni ses descendants sur sept générations »12, mais toutes ont été rejetées par les spécialistes en la matière.

S’il s’avère que le hadith est vrai, il s’oppose à première vue à différents versets du Coran qui prétendent que nul ne portera le péché d’autrui (6.164, 17.15, 35.18, 53.38), malgré le fait que des contradictions internes apparaissent (16.25, 29.13). Nous rencontrons donc ici un grave souci de cohésion dans la doctrine islamique que le renommé Cheikh al-islam Ibn Taymiyya (m. 1328) s’est efforcé de résoudre de la manière suivante :

Si l’enfant illégitime croit et fait de bonnes actions, il entrera au Paradis ou sinon il sera puni pour ses œuvres comme n’importe qui d’autre. Le châtiment est dû aux œuvres et non au lignage. Mais l’enfant illégitime est condamné parce qu’il est supposé faire de mauvaises actions comme cela arrive souvent, de même que le bon lignage est loué pour sa bonne morale parce qu’il est supposé faire de bonnes œuvres. Lorsque quelqu’un fait une action, le châtiment retombe sur lui. Et la plus noble créature devant Dieu est la plus pieuse.13

L’enfant illégitime n’est pas le seul à souffrir de cette situation, attendu que d’autres catégories de personnes, aux handicaps variés, seront elles aussi éconduites par Allah au moment de leur entrée au Paradis :

Al-‘Aswad bin Sari’ a rapporté que le Prophète a dit : « quatre personnes viendront le jour de la résurrection : le sourd qui n’entend rien, le fou, le sénile, et l’homme qui est mort durant le laps de temps (sans Messager). Quant au sourd, il dira : « Seigneur ! L’islam est venu mais je n’entendais rien ! » Quant au fou, il dira : « Seigneur, l’islam est venu et les enfants m’ont jeté du crottin de chameaux ». Quant au sénile, il dira : « mon Seigneur, l’islam est venu mais rien n’y était intelligible ». Quant à celui qui est mort pendant le laps de temps (sans Messager), il dira : « Seigneur, ton Messager n’est pas venu à moi ». Alors, on prendra leur accord qu’ils Lui obéiront. On leur enverra un Messager qui leur demandera d’entrer en enfer ». Il (le Prophète) a dit : « par celui qui a l’âme de Mohammad entre ses mains, s’ils y entrent, il sera froid et paisible pour eux ». 
‘Ali nous a rapportés : Mou’âdh bin Hichâm nous a rapportés : ‘Obayy m’a rapporté d’après al-Hassan, d’après ‘Obayy Râfi’, d’après Abi Horayra la même chose sauf qu’il a dit à la fin : « celui qui y entre, ça sera froid et paisible pour lui. Et celui qui n’y entre pas, on l’y traînera ».14

Les textes précédemment cités sont dignes de réflexion et remettent en cause l’impartialité d’Allah. Toujours est-il que l’enfant illégitime est le plus mal loti de tous étant donné que les principes juridiques applicables à son égard sont pour le moins discriminant.

Son statut
L’enfant illégitime ne jouit pas des mêmes droits que les autres : il ne pourra ni porter le nom de son père biologique ni revendiquer son héritage. Il sera rattaché à la lignée de sa mère afin d’éviter, selon toute vraisemblance, de ternir la réputation du père et ainsi faire retomber la faute sur la fornicatrice. On nous a informés que le Messager de Dieu a dit : « celui qui commet l’adultère avec une esclave ou une femme libre, son enfant est illégitime et il ne pourra hériter de lui et vice-versa », et « s’il est né d’une esclave qui n’appartenait pas à son père ou d’une femme libre avec laquelle il a commis l’adultère, on ne le rattachera pas à son père et il n’héritera pas, même si celui à qui il se rattache le reconnaît. C’est un enfant illégitime qui fait partie du peuple de sa mère, peut-importe qui ils sont, femme libre ou esclave »15. Dès lors, l’enfant issu de la fornication est un étranger vis-à-vis de son père, et n’étant pas considéré comme son fils ou sa fille d’après la loi islamique, il ne rentre pas sous le verset de l’héritage (4.11) et ceci est la position du consensus des oulémas tel que l’a indiqué l’exégète ach-Chanqîti (m. 1973)16. En outre, l’ensemble des théologiens a statué, conformément aux hadiths, qu’il ne portera pas le nom de son père et al-Boukhâri a inclus dans son Sahih une anecdote illustrant la nouvelle norme religieuse :

‘Aïcha a rapporté :
‘Otba a confié à son frère Sa’d : « le fils de l’esclave de Zam’a est de moi, prends-le avec toi ». Lorsque ce fut l’année de la conquête, Sa’d l’a pris sous son aile et dit : « c’est le fils de mon frère, il m’a demandé d’en prendre soin ». ‘Abd bin Zam’a s’est levé et dit : « c’est mon frère et le fils de l’esclave de mon père né sur son lit ». Ils sont allés voir le Prophète. Sa’d a dit : « Ô Messager de Dieu ! C’est le fils de mon frère, il m’a demandé de m’en occuper ». ‘Abd bin Zam’a a dit : « c’est mon frère et le fils de l’esclave de mon père né sur son lit ». Le Prophète a répondu : « il est à toi, Ô ‘Abd bin Zam’a ! L’enfant est pour le lit, et les pierres pour l’adultère ». Ensuite, il a dit à Sawda bint Zam’a de se voiler devant lui comme il a remarqué la ressemblance avec ‘Otba. Il ne l’a pas vue jusqu’à ce que Dieu l’accueille.17

L’origine des présentes ordonnances édictées par Mahomet n’est pas connue, quoique al-Khattâbi (m. 998) a évoqué une piste intéressante : « il a été mentionné que les gens de la période préislamique, l’un d’eux couchait avec son esclave femelle et un autre aussi couchait avec elle par fornication. Probablement que l’enfant de l’esclave était au maître ou à ses héritiers après sa mort, et qu’il était rattaché au fornicateur. Ces dispositions ont été établies pour eux »18. On peut alors présumer que le Prophète ait voulu renforcer les droits du maître sur l’enfant dont il est propriétaire.

Quelques fouqahâ’, parmi les premières générations de musulmans, se sont dissociés de leurs semblables en tolérant une entorse à la loi au gré des circonstances. C’est le cas des deux juristes de Médine Soulaymân bin Yassâr (m. ~718) et ‘Orwa bin az-Zoubayr (m. 713) qui ont concédé qu’un fils illégitime peut hériter de son géniteur à condition que ce dernier ait reconnu l’enfant sans que nul autre ne l’ait fait19. Le fameux jurisconsulte hanbalite Ibn Qoudâma (m. 1223) a répertorié une poignée d’avis divergents sur cette question dans son livre al-Moughni :

Al-Hassan et Ibn Sîrîn ont dit : « il peut être rattaché au fornicateur si la peine légale lui a été infligé et il peut hériter de lui ». Ibrâhîm a dit : « il peut lui être rattaché si la peine légale par le fouet lui a été infligé ou s’il achète la femme avec qui il a eu un rapport sexuel ». Ishâq a dit : « il peut lui être rattaché… », et il a mentionné quelque chose de semblable à Orwa et Soulaymân bin Yassâr. ‘Ali bin ‘Âsim a rapporté qu’Abi Hanifa a dit : « si un homme fornique avec une femme et qu’elle tombe enceinte de lui, je ne vois rien de mal à ce qu’il l’épouse pendant sa grossesse afin de cacher son péché, et l’enfant sera son enfant ».20

Il semble que les mesures discriminatoires prises par Mahomet aient travaillé la conscience de nos bien-aimés cheikhs, si bien que même Ibn Qayyim (m. 1350) s’est interrogé sur le pourquoi d’une telle décision en se demandant : « qu’est-ce qui l’empêche d’être rattaché au père si personne ne le réclame ? »21.

La loi et ses répercussions dans la jurisprudence
Puisque la charia récuse l’idée d’un lien de parenté entre un père et son enfant né du péché, la question qui se pose est de savoir si un mariage entre ces deux personnes est légal. Il n’y a pas d’unanimité parmi les écoles de pensée. L’une l’interdit, l’autre l’autorise, tandis que des désaccords émergent au sein des deux rites restants. En dépit de cela, une majorité se dessine et les oulémas qui en sont issus se sont prononcés en faveur de l’interdiction.

École hanbalite

Les savants se réclamant de ce madhhab ont tous légiféré contre ce type de mariage, à commencer par le fondateur Ahmad ibn Hanbal qui est allé jusqu’à préconiser la peine de mort pour celui qui s’engage dans cette voie22. Al-Bahouti (m. 1641), lui, fait preuve de plus de clémence en optant pour la peine légale23, à savoir, les cent coups de fouet pour fornication (24.2). L’argument d’Ibn Qoudâma s’appuie sur le verset : « vous sont interdites vos mères et vos filles » (4.23), et l’hérédité, selon lui, supplante la loi :

C’est sa fille car elle est créée à partir de son sperme. Ceci est la réalité, il n’y a pas de différence que ce soit dans légalité ou l’illégalité. Cela est indiqué par les mots du Prophète à la femme d’Hilâl bin Oumayya : « regarde-le », c’est-à-dire, son fils, « si elle lui a donné naissance avec ces caractéristiques, il est à Charîk ibn Sahmâ’ », c’est-à-dire, le fornicateur. Vu qu’elle est créée de son sperme et que c’est la réalité, il n’y a pas de différence dans la légalité ou l’illégalité. Elle ressemble à l’être qui l’a engendrée du fait du rapport sexuel parce qu’elle est une partie de lui. Elle lui est par conséquent interdite comme sa propre fille issue du mariage. Certaines règles à propos de la fille sont particulière, par exemple si c’est une esclave ou si elle a une religion différente, mais cela n’exclue pas que ce soit sa fille.24

Le juriste émérite, Ibn Mouflih al-Maqdisi (m. 1451), a pareillement à ses homologues réprouvé cette sorte d’union incestueuse dans son ouvrage de référence intitulé Kitâb al-Fourou’25.

École hanafite

Abou Hanifa (m. 767) a prohibé le mariage entre un père et sa fille illégitime, et ses disciples comme Ibn al-Hammâm (m. 1457)26 ou al-Kâsâni (m. 1191)27, lui ont emboîté le pas. Cependant, le raisonnement des premiers hanéfites comporte des nuances par rapport à la précédente école et cela mérite qu’on s’y arrête quelques instants. En effet, ceux-ci ont jugé que c’est l’acte de pénétration en lui-même qui est l’origine de l’interdiction et non le fait qu’ils soient liés par le sang, c’est pourquoi les ascendants et descendants mâles du fornicateur ne sont pas touchés par l’interdiction. Autrement dit, la fille peut épouser son grand-père ou son demi-frère.

Abou Hanifa et Ahmad ont dit qu’il ne lui est pas permis de l’épouser. Les compagnons d’Abi Hanifa ont eu des désaccords sur le motif de l’interdiction. Les premiers de ses compagnons ont dit : il lui est interdit de l’épouser parce que c’est la fille de la femme avec qui il a forniqué et non parce que c’est sa propre fille issue de la fornication. Ainsi, la fornication, selon lui, établit l’interdiction du mariage, c’est pour cela qu’elle n’est pas interdite aux pères et aux fils du fornicateur. Les générations suivantes parmi ses compagnons ont dit qu’il lui est interdit de l’épouser parce qu’elle est créée à partir de son sperme, c’est pour cela qu’elle est interdite aux pères et aux fils du fornicateur, et c’est ce qui est le plus juste d’après eux.28

Si une telle union devait avoir lieu, elle doit être dissoute suivant la fatwa rendue par Ibn ‘Abidîn (m. 1836)29. D’autre part, un juge déterminera un nombre limité de coups de fouet pour le fautif :

Abou Hanifa a dit : « on n’infligera pas la peine légale à celui qui est concerné par tout ceci. Il n’y a pas de peine légale pour celui qui a épousé sa mère qui lui a donné naissance, ou sa fille, ou sa sœur, ou sa grand-mère, ou sa tante paternelle, ou sa tante maternelle, ou la fille de son frère, ou la fille de sa sœur – sachant qu’elles lui sont parentés et qu’elles lui sont interdites – en copulant avec n’importe laquelle d’entre elles : l’enfant lui est rattaché et il doit leur verser une dot. On ne lui infligera pas la peine légale sinon le ta’zir sans dépasser les quarante coups de fouet ». C’est également l’avis de Sofyân ath-Thawri. Ils ont dit : s’il a copulé avec n’importe laquelle d’entre elles sans contrat de mariage, c’est un fornicateur et on lui infligera la peine légale pour fornication.30

Les hanéfites n’ont, par conséquent, pas la même sensibilité sur la gravité des faits que leurs collègues hanbalites beaucoup plus intransigeants.

École malékite

Mâlik ibn Anas (m. 795) a allégué que « l’homme qui a forniqué avec une femme, et sur lequel a été infligée la peine légale, peut épouser la fille de cette femme ou son fils peut épouser cette femme s’il le désire »31, il n’est alors pas étonnant de voir celui-ci confesser, à propos du mariage entre un père et sa fille illégitime, que « cela est permis vu que c’est une étrangère pour lui et elle ne lui est pas apparentée sous la loi. Il n’y a pas d’héritage entre eux, il ne lui est pas nécessaire de l’affranchir s’il la possède, et n’a pas à l’entretenir. Elle ne lui est pas interdite comme tous les autres étrangers »32. Mais les adeptes de ce courant de pensée sont divisés sur la licéité de la chose, à l’instar des deux élèves de l’imam de Médine, Ibn al-Qâsim (m. 806) et ‘Abd al-Malik bin al-Mâjichoun (m. 828) : le premier y étant farouchement opposé et le second favorable33. Ad-Dousouqi (m. 1815) a fait part de sa désapprobation sur ce point dans l’un de ses livres34 et Mohammed ‘Alîch (m. 1882) a suivi son exemple35. Quant au cadi de Séville, Abou Bakr Ibn al-‘Arabi (m. 1148), il partageait la logique de Mâlik, et a répondu à ses détracteurs que :

Le lignage est un terme se référant au mélange du sperme entre le mâle et la femelle sous la loi. Si c’est par péché, il s’agit d’une naissance commune et non d’un lignage avéré. C’est pour cette raison que cela ne rentre pas sous sa parole : « vous sont interdites vos mères et vos filles » (4.23), fille de l’adultère, car elle n’est pas sa fille selon les dires les plus véridiques de nos oulémas et les dires les plus sûrs en religion. S’il n’y a pas de lignage légitime, il n’y a pas d’alliance légitime non plus, car la fornication n’interdit ni la fille de la mère ni la mère de la fille. L’illicite ne peut rendre le licite illicite étant donné que Dieu a gratifié ses esclaves par le lignage et l’alliance, et rehausser leur prestige. Il a défini les lois concernant le légal et l’interdit, le faux ne peut s’y mêler, et ils ne sont pas égaux.36

Tout comme Ibn al-‘Arabi, l’éminent exégète al-Qortobi (m. 1273) s’est rangé derrière son maître spirituel. Il écrit que l’opinion d’Ibn al-Mâjichoun est la plus juste même s’il reconnaît qu’ils sont une minorité à penser cela :

On a déduit également que l’être créé issu du sperme de la fornication n’est pas permis à celui qui a forniqué avec sa mère et c’est l’avis le plus répandu. Il a dit : « Dieu ne regarde pas l’homme qui regarde le vagin d’une femme et de sa fille, et qui ne fait pas de distinction entre le licite et l’illicite ». Et il a dit : « Dieu ne regarde pas celui qui enlève le voile d’une femme et celui de sa fille ». Ibn Khouwayz Mandâd a dit : « c’est pourquoi nous disons que le baiser et les autres genres de jouissance décrètent l’interdiction ». ‘Abd al-Malik al-Mâjichoun a dit : « elle est licite ». C’est ce qui est véridique par sa parole « et c’est Lui qui a créé à partir du sperme un être humain et lui a fait un lignage et une alliance » (25.54), c’est-à-dire, par le mariage approprié.37

Ibn Taymiyya a stipulé que l’avis qui ressort chez les juristes malékites est l’interdiction d’épouser sa fille illégitime38.

École chaféite

Ach-Châfi’i (m. 820) a permis ce type de mariage tout en y montrant de l’hostilité39, contrairement à son compagnon al-Mouzani (m. 878) qui n’y vit rien de détestable40. Certains compagnons de l’imam ont nié qu’il ait tenu ses propos41, quoi qu’il en soit, cela est la position de l’école et c’est ce qui a été dit de plus correct d’après an-Nawawi (m. 1278) :  

En cas de fornication avec une femme, et qu’elle donne naissance à une fille, il est permis au fornicateur d’épouser la fille, néanmoins, cela est détestable. Et on a dit : s’il est certain qu’elle est issue de son sperme ou si on pense qu’elle est sûrement de lui, elle lui est interdite. Il a été dit : c’est une interdiction absolue. Mais le plus véridique est que cela est totalement permis.42

Les chaféites ont un regard différent sur la loi en comparaison des hanbalites, c’est la raison pour laquelle leurs verdicts religieux sont diamétralement opposés.

 

Par le biais de deux méthodes de raisonnement, il ne nous est plus possible de distinguer le licite de l’illicite. Tout dépend de l’importance accordée aux standards définis par le Prophète. Rappelons qu’à la base, dans la Torah, le fait de découvrir la nudité d’une femme et de sa fille est considéré comme un crime grave (Lévitique 18.17, 20.14).

 

 

 

1 Sunan Abi Dâwoud 3963. Al-Albâni le considère authentique dans Sahih wa-Da’îf Sunan Abi Dâwoud 8/463.

2 Sunan Ibn Mâjah 2531. Ce hadith a été classifié faible.

3 ‘Awn al-Ma’boud Charh Sunan Abi Dâwoud, Mohammad Shams al-Haqq al-‘Azîm Abâdi, volume 10, p.359, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiya, deuxième édition, 1415 

4 Mosnad Ahmad 24263

5 Sunan al-Kobra, Abou Bakr al-Bayhaqi, volume 3, p.91, Maktabat Dâr al-Bâz, 1994

6 Respectivement : Sahih Ibn Habbân, Mohammed Ibn Habbân, volume 8, p.175, n°3383, Mou’assassa ar-Risâla, deuxième édition, 1993 ; Sunan ad-Dârimi 2093, et Mosnad Ahmad 6853.

7 Majma’ az-Zawâ’id wa-Manba’ al-Fawâ’id, Abou Bakr al-Haythami, volume 6, p.257, Maktabat al-Qoudsi, 1994

8 At-Tawhîd, Abou Bakr Ibn Khouzayma, volume 2, p.864, Maktabat ar-Rachad, cinquième édition, 1994

9 Al-Mawdou’ât, Abou al-Faraj Ibn al-Jawzi, volume 3, p.111, al-Maktaba as-Salafiyya, 1968

10 Al-‘Ajwiba Al-Mardiyya, Mohammed bin ‘Abd ar-Rahman as-Sakhâwi, volume 1, p.96-98, Dâr ar-Raya, 1418

11 Takhrîj Ahadith al-Kachâf, Jamâl ad-Dîn az-Zayla’i, volume 4, p.76-77, Dâr Ibn Khouzayma, 1414

12 Al-Mawdou’ât, volume 3, p.111

13 Majmou’ Fatâwa, Ibn Taymiyya, volume 4, p.312, Moujmma’ al-Malik Fahd, 1995

14 Mosnad Ahmad 15866. Al-Haythami a dit : « ses hommes dans la chaîne – Al-‘Aswad bin Sari’ et Abi Horayra – sont des hommes sûrs », consulter Majma’ az-Zawâ’id wa-Manba’ al-Fawâ’id, volume 7, p.216. Ibn Habbân l’a de même rapporté, voir Sahih Ibn Habbân, volume 16, p.356, n°7357.

15 Sunan Ibn Mâjah 2745 et 2746. Le premier hadith est hassan et le second est hassan sahih, cf. Sahih wa-Da’îf Sunan Ibn Mâjah 6/245 et 6/246 de al-Albâni.

16 ‘Adwâ’ al-Bayân fi Idâh al-Qor’ân bi-l-Qor’ân, Mohammed ach-Chanqîti, volume 6, p.67-68, sourate 25 verset 54, Dâr al-Fiker, 1995

17 Sahih al-Boukhâri 6368

18 Hâchiyyat as-Sindi ‘ala Sunan Ibn Mâjah, Mohammed ‘Abd al-Hâdi as-Sindi, volume 2, p.170, Dâr al-Jîl

19 Sunan ad-Dârimi 3106

20 Al-Moughni, Ibn Qoudâma, volume 6, p.228, Dâr Ihyâr at-Tourâf al-‘Arabi, 1985

21 Zâd al-Ma’âd, Ibn Qayyim al-Jawziyya, volume 5, p.382, Mou’assassa ar-Risâla, 1994

22 Majmou’ Fatâwa, volume 32, p.134

23 Kachâf al-Qanâ’ ‘ala Matn al-‘Iqnâ’, Mansour bin Younous al-Bahouti, volume 6, p.98, Dâr al-Fiker, 1982

24 Al-Moughni, volume 7, p.91-92

25 Kitâb al-Fourou’, Mohammed Ibn Mouflih al-Maqdisi, volume 5, p.194, Dâr ‘Âlam al-Kotob, quatrième édition, 1985

26 Fath al-Qadîr, Ibn al-Hammâm, volume 3, p.209, Dâr al-Fiker

27 Badâi’ as-Sanâi’ fi Tartîb ach-Charâi’, Abou Bakr bin Mas’oud bin Ahmed al-Kâsâni, volume 2, p.257, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1986

28 Al-Majmou’ Charh al-Mouhadhdhab, Yahya bin Charaf an-Nawawi, volume 16, p.222, Dâr al-Fiker

29 Radd al-Mouhtâr ‘ala ad-Dourr al-Moukhtâr, Ibn ‘Abidîn, volume 4, p.498, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1992

30 Al-Mouhalla bi-l-Athâr, Ibn Hazm, volume 12, p.200-201, Dâr al-Fikr

31 Mouwattâ’ Mâlik, Mâlik bin Anas, volume 2, p.534, Dâr Ihyâ’ at-Tourâth al-‘Arabi, 1985

32 Al-Moughni, volume 7, p.91

33 At-Tamhîd limâ fi-l-Mouwattâ’ min al-Ma’âni wa-l-Asânîd, Ibn ‘Abd al-Barr, volume 8, p.191, Wazâra ‘Oumoum al-Awqâf wa-ch-Chouwoun al-Islamiyya, 1387

34 Hâchiyyat ad-Dousouqi ‘ala ach-Charh al-Kabîr, Mohammed ‘Arafa ad-Dousouqi, volume 2, p.250, Dâr Ihyâ’ al-Kotob al-‘Arabiyya

35 Minh al-Jalîl Charh ‘ala Moukhtasar Khalîl, Mohammed ‘Alîch, volume 3, p.326, Dâr al-Fiker, 1989

36 Al-Jâmi’ li-Ahkâm al-Qor’ân, Mohammed bin Ahmed al-‘Ansâri al-Qortobi, volume 13, p.58, sourate 25 verset 54, Dâr al-Fiker

37 Ibid. volume 5, p.101, sourate 4 verset 23

38 Majmou’ Fatâwa, volume 18, p.127

39 Kitâb al-Oumm, Mohammed bin Idrîs ach-Châfi’i, volume 5, p.32, Dâr al-Ma’rifa, 1990

40 Al-Hâwi al-Kabîr fi Fiqh Madhhab al-Imâm ach-Chafi’i, Abou al-Hassan al-Mâwardi, volume 11, p.393, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1999

41 Majmou’ Fatâwa, volume 18, p.127

42 Rawdat at-Tâlibin wa-‘Omdat al-Mouftiyin, Yahya bin Charaf an-Nawawi, volume 7, p.109, Al-Maktab al-‘Islâmi, deuxième édition, 1991

 

 

 

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