Le Messager des Ignorants

 

 

 

Les ‘oulemâ’ ont construis le mythe du Prophète illettré à partir de l’expression coranique an-nabi al-oummî (7.157-158) dans le dessein de rendre le Coran miraculeux par nature « mais il semble clair, d’un point de vue philologique, que cette acceptation de oummî s’accorde difficilement avec les autres occurrences de ce terme »1. Oummî (أمي) signifie en arabe moderne analphabète, illettré, ignorant, « j’atteste que tu es le messager des ignorants »2, se moqua un jour Ibn Sayyâd au sujet de Mahomet, toujours est-il que ce sens reste inconciliable avec le contexte coranique. Le dogme de l’illettrisme du Prophète s’enracina profondément dans la foi des musulmans plus de deux siècles après la rédaction du Coran, étant donné qu’à l’époque de la composition des principaux corpus de ahadith, les traditionalistes recensèrent de nombreux rapports stipulant que l’Envoyé de Dieu rédigeait des documents écrits tels des lettres ou des traités.

L’occurrence oummî apparaît dans six versets. Hamidoullah l’a traduite parfois par « gens sans livre », tantôt par « illettré » selon le terme auquel elle est rattachée ; l’orientaliste Régis Blachère l’a rendu par « gentils », c'est-à-dire, des gens qui n’ont pas reçu de livres révélés par Dieu (la Thora ou l’Evangile), autrement dit, des païens.

 

2.78

Alors que parmi eux sont des gentils qui ne connaissent point l’Écriture [mais] seulement des chimères, et [qui] ne font que conjecturer ? (Blachère)

Et il y a parmi eux des illettrés qui ne savent rien du Livre hormis des prétentions et ils ne font que des conjectures. (Hamidoullah)

Au groupe de juifs du verset 2.75 qui répugna à partager la Thora avec les soumis (2.76), se sont joints les « oummiyyoun », avec  lesquels ils falsifièrent la parole de Dieu en composant un livre qu’ils présentèrent ensuite aux adeptes de l’islam comme étant le pentateuque de façon à remplir leur bourses (2.79). Ce passage démontre que les oummiyyoun sont des gens lettrés. Selon les exégètes, la description du Prophète, le verset de la lapidation, ainsi que d’autres détails, furent transposés d’une manière différente dans l’ouvrage frauduleux. Les oummiyyoun, précise le Coran, sont des gens qui ne connaissent rien du livre, seulement quelques échos (2.78) ; ainsi le Coran donne par lui-même la définition de ce terme, corroborée par d’anciennes traditions qui s’appuient notamment sur le verset 2.79 : Ibn ‘Abbâs a dit : « les oummiyyoun sont des gens qui ne déclarent véridique aucun apôtre envoyé par Dieu, ni aucun livre révélé par lui, mais ils ont écrit un livre de leurs mains, puis ils disent aux ignorants : cela vient de Dieu »3, cependant, Tabari rejette cette signification qui ne colle pas avec la légende du Prophète illettré ; et dans le tafsîr d’Ibn Kathîr : « Moujâhid a dit : les oummiyyin, décrits par Dieu, ne comprennent pas les livres que Dieu a révélés à Moïse, mais ils forgent des mensonges et des falsifications »4.

 

3.20

Et dis à ceux qui ont reçu l’Écriture, ainsi qu’aux gentils : « vous êtes-vous converti à l’islam ? » (Blachère)

Et dis à ceux à qui le Livre a été donné, ainsi qu'aux illettrés : « avez-vous embrassé l'Islam ? » (Hamidoullah)

Dieu associe le peuple « à qui le livre a été donné » et les « oummiyyin », qui ne possèdent pas de révélation écrite ; il s’adresse aux juifs et aux chrétiens et à leurs opposés, les païens. Hamidoullah traduit à tort par illettrés. Il restreint le message divin à l’adresse d’une catégorie spécifique de personnes, les analphabètes, en se désintéressant du reste de l’humanité sans la lumière de Dieu pour les guider à travers les ténèbres, or, le Coran est « un rappel à l’intention de tout l’univers » (6.90).

 

3.75

Cette attitude provient de ce que ces derniers (les gens du livre) disent : « nulle voie [de contrainte] sur nous, envers les Gentils ». Ils profèrent le mensonge contre Allah alors qu’ils savent. (Blachère)

Tout cela parce qu'ils disent : « ces (arabes) qui n'ont pas de livre n'ont aucun chemin pour nous contraindre ». Ils profèrent des mensonges contre Allah alors qu'ils savent. (Hamidoullah)

Hamidoullah dans ce contexte-ci tranche pour une traduction plus adaptée, « qui n’ont pas de livre », car illettrés n’aurait ici aucun sens. Le Coran accuse les gens du livre (ahl al-kitâb), du moins une partie d’entre eux, d’user de sournoiserie afin que les soumis (mouslimoun) ne croient plus en la révélation qui leur a été faite (3.72). Ils disent à leurs coreligionnaires qui pourraient être séduits par l’islam : « n’ayez foi qu’en ceux qui suivent votre religion » (3.73). Des juifs refusèrent catégoriquement de payer leurs dettes aux musulmans ; ils « n’ont aucun chemin pour nous contraindre », dirent-ils, et les désignèrent par le terme péjoratif d’oummiyyin (3.75) [Mahomet a probablement emprunté cette expression aux juifs]. Dieu recommande dans cette situation de les harceler jusqu’à ce qu’ils se plient à leurs obligations morales. L’attitude hautaine des ahl al-kitâb témoigne des vives tensions entre les deux communautés et du sentiment de supériorité qui domine chez les gens du livre à l’égard de ceux qui n’ont pas reçu d’Écritures.

 

62.2-3

C’est lui qui a envoyé parmi les Gentils un apôtre [issu] d’eux qui leur communique ses aya, les purifie, leur enseigne l’Écriture et la sagesse. En vérité, [ces gentils] étaient certes auparavant dans un égarement évident. Et [enseigne] d’autres, [issus] d’eux qui ne les ont pas encore rejoints. (Blachère)

C'est Lui qui a envoyé à des gens sans Livre (les Arabes) un Messager des leurs qui leur récite Ses versets, les purifie et leur enseigne le Livre et la Sagesse, bien qu'ils étaient auparavant dans un égarement évident, ainsi qu'à d'autres parmi ceux qui ne les ont pas encore rejoints. C'est Lui le Puissant, le Sage. (Hamidoullah)

Le messager est issu des oummiyyin ; il est par conséquent un oummî. Il fut investit de la mission divine de les convertir à sa religion. C’est en partie un succès puisqu’il est dit que les oummiyyin – les païens - « étaient certes auparavant (qabl) dans un égarement évident », mais la prédication doit se poursuivre pour ceux « qui ne les ont pas encore rejoints », c’est-à-dire, ceux qui ne font pas encore parti du nombre des convertis.
Pour sa part, la tradition chiite tire de ce verset une signification absolument fantaisiste de oummî, bien que la réflexion du huitième imam infaillible soit au départ très convaincante et juste, elle finit en queue de poisson :

Ja’far bin Mohammed as-Soufi a rapporté :
J’ai demandé à Abou Ja’far Mohammad bin ‘Ali ar-Rida : « Ô fils du Messager de Dieu, pourquoi appelait-on le Prophète al-oummî ? » Il a répondu : « que disent les gens ? » J’ai dis : « ils prétendent qu’on l’appelait ainsi parce qu’il était illettré ». Il a répondu : « ils mentent ! Que Dieu les maudisse. Dieu a clairement dit dans son livre : C’est lui qui a envoyé parmi les oummiyyin un apôtre [issu] d’eux qui leur communique ses aya, les purifie, leur enseigne l’Ecriture et la sagesse (62.2). Comment enseignerait-il ce qu’il ne peut faire lui-même ? Par Dieu, le Messager de Dieu lisait et écrivait en soixante-douze, ou dit-on, soixante-treize langues. On le surnommait al-oummî car il était originaire de la Mecque. La Mecque est l’une des cités mères (oummahât al-qourra) et c’est pourquoi Dieu dit : afin que tu avertisses la Mère des Cités et les gens tout autour (6.92) ».5

 

7.157-158

Et qui suivent l’Apôtre, le Prophète des Gentils qu’ils trouvent annoncé chez eux dans la Thora et l’Evangile (Blachère)

Ceux qui suivent le Messager, le Prophète illettré qu'ils trouvent écrit (mentionné) chez eux dans la Thora et l'Evangile. (Hamidoullah)

Croyez en Allah et en son Apôtre, le Prophète des gentils qui croit en Allah et en Ses arrêts ! Suivez-le ! Peut-être serez-vous dans la bonne direction. (Blachère)

Croyez donc en Allah, en Son messager, le Prophète illettré qui croit en Allah et en Ses paroles. Et suivez-le afin que vous soyez bien guidés. (Hamidoullah)

Les versets 157 à 159, d’après Régis Blachère, sont « incontestablement une addition ultérieure, car ils dénoncent une attitude pressante pour amener les Juifs et les Chrétiens à se rallier à l’Islam »6, de plus le passage se greffe au milieu de l’histoire du peuple hébreux conduit par Moïse, cela ne laisse guère de doute quant à une insertion tardive. L’islamologue français transcrit an-nabi al-oummî par le Prophète des Gentils, néanmoins cette traduction n’est pas tout à fait exacte. En effet, al-oummî est dans cette construction un adjectif relatif et non une annexion sous la forme nabi al-oummiyyin. Littéralement, an-nabi al-oummî veut dire le prophète « gentil / sans livre » ; les falsificateurs se sont basés sur « parmi les Gentils un apôtre [issu] d’eux » (62.2) pour constituer cette expression qui sera après coup détournée de son sens originel par les savants musulmans en vue de façonner la « légende tardive destinée à conforter le dogme du miracle coranique descendu du ciel sur un prophète illettré »7, et, outre cela, pour une raison sous jacente qui pourrait s’avérer être la principale motivation, occulter le passé « d’infidèle » du rasoul.

Quatre versets coraniques attestent que le Messager savait lire et écrire : « et ils ont dit : « [ce sont] histoires de nos aïeux qu’il s’est écrites et qui lui sont dictées matin et soir ! » (25.5) ; « iktatabahâ « qu’il s’est écrites ». Ce sens est absolument sûr. On a donc là – dans la mesure où, bien entendu, l’accusation des opposants mekkois correspondait à la réalité – une preuve que Mahomet savait écrire »8. Pour sa part, Hamidoullah fausse en connaissance de cause la traduction en remplaçant le Prophète par un scribe : « ce sont des contes d'anciens qu'il se fait écrire ». Dans la sourate de l’araignée, Dieu dit : « tu ne récitais, avant celle-ci, aucune Écriture ni n’en traçais de ta dextre. Les tenants du doute sont donc certes dans l’hypothèse » (29.48), biyamînik stricto sensu de ta droite ; « et avant cela, tu ne récitais aucun livre et tu n'en n'écrivais aucun de ta main droite. Sinon, ceux qui nient la vérité auraient eu des doutes », traduit Hamidoullah. Cet autre verset est une preuve supplémentaire que Mahomet savait écrire et qu’il est, lui, le rédacteur du qor’ân. En deux autres endroits, Dieu demande au Prophète de lire le livre sacré à son peuple : « et quand tu lis le Coran, Nous plaçons, entre toi et ceux qui ne croient pas en l'au-delà, un voile invisible » (17.45) et « un Coran que Nous avons fragmenté, pour que tu le lises lentement aux gens » (17.106) ; de ce fait, nous avons la confirmation par le Coran que Mahomet écrivait, lisait et enseignait aux gens la révélation divine.

Quelques traditions prétendent que les cinq premiers versets de la sourate al-‘alaq furent les premiers descendus (d’autres que cela pourrait être le début de la sourate al-mouddathir) : « Lis (iqra), au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l'homme d'une adhérence. Lis ! (iqra) Ton Seigneur est le Très Noble, qui a enseigné par la plume (al-qalam), a enseigné à l'homme ce qu'il ne savait pas » (96.1-5). Iqra est l’impératif du verbe qara’â qui signifie lire ou réciter en public. Les ahadith rattachés au commencement de la révélation du Coran sont contradictoires. La version la plus diffusée est celle où Gabriel oppresse Mahomet quasiment jusqu’à l’asphyxie :

Il se retirait dans la grotte d’Hirâ’ où il était continuellement en adoration pendant des nuits, puis il retournait chez lui pour s’approvisionner et repartait. Il est revenu chez Khadîja une seconde fois pour prendre des provisions, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la vérité lui parvienne tandis qu’il était dans la grotte. L’ange se présenta à lui et lui demanda de lire. Il répondit : « je ne sais pas lire ». « Sur ce, dit le Prophète, l’ange m’attrapa et m’étreignit si fort que j’étais à bout de force, puis il me lâcha en disant : « lis ! ». « Je ne sais pas lire » ai-je répliqué. Il m’étreignit alors une seconde fois jusqu’à presque m’étouffer puis il me lâcha et dit : « lis ! ». « Je ne sais pas lire », rétorquai-je. Il m’étreignit une troisième fois puis il me relâcha et dit : « lis, au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l’homme d'une adhérence. Lis ! Ton Seigneur est le Très Noble » (96.1-3).9

Que pouvait lire Mahomet supposé que l’ange ne lui ait pas remis de livre ? Si son Envoyé n’avait que peu de compétences littéraires, comment Dieu pouvait-il l’ignorer ? Naturellement, le sens de lire ne s’harmonise pas avec la tradition, c’est sans doute en s’appuyant sur celle-ci et principalement sur le verset 17.106, « un Coran que Nous avons fragmenté, pour que tu le lises (ou récites) lentement aux gens », que Blachère choisira le sens de « prêche » pour sa traduction. Dans sa version initiale, la cause de la révélation se présentait sous cette forme :

Pendant que je dormais, Jibrîl vint à moi, tenant une couverture de brocart à l’intérieur de laquelle il y avait un écrit. Il m’a dit : « lis ! » Je lui dis : « qu’est-ce que je lirai ? » Il me pressa avec l’écrit si fortement que je pensais que c’était la mort ; puis il me libéra  et dit : « lis ! » Je demande : « qu’est-ce que je lirai ? » Il me pressa avec l’écrit pour la troisième fois si fortement que je pensais que c’était la mort et il me dit : « lis ! » Je dis : « qu’est-ce que je vais lire donc ? » Je dis cela seulement pour me débarrasser de lui, de peur qu’il me fasse la même chose encore. Il dit : « lis, au nom de ton Seigneur qui créa ! Qui créa l’homme d’une adhérence. Lis, ton Seigneur étant le très Généreux qui enseigne par le calame et enseigne à l’homme ce qu’il ignorait » (XCVI, 1). L’Envoyé d’Allah dit : « je les lus ».10

« Prêche » est plus approprié que le sens traditionnel de lire. Le Prophète demande : « qu’est-ce que je prêcherai (réciterai en public) ? » et Gabriel lui tend le livre afin de lui faire comprendre ce qu’il doit réciter mais Mahomet ne saisit pas tout de suite.
Qara’â et qor’ân sont dérivés tous deux de la racine q.r.’, et sont directement emprunté du syriaque qeryânâ11. La signification de qor’ân est donc lecture / récitation en public, pareillement à un prêche ou un sermon.

Certains théologiens sunnites ne mirent pas en doute que le rasoul savait manier la plume en raison des multiples traditions recensées à ce sujet. Ils pensèrent, à l’exemple d’Ibn Hajar, que l’Envoyé de Dieu eut acquis la connaissance de l’Écriture directement d’Allah après la descente du Coran, néanmoins, parmi les dizaines de milliers d’ahadith dénombrés, aucun ne le suggère alors que la vie du Prophète fut disséquer sous toute les coutures : de ses pratiques sexuelles à la façon dont il s’essuie après ses besoins.

Lors de la rédaction du traité d’Houdaybiyya, les mecquois refusèrent que « Messager de Dieu » soit mentionné dans le traité parce qu’ils estimaient que Mahomet n’en était pas un. Le Prophète dit à ‘Ali : « efface rasoul Allah ». ‘Ali lui répondit : « non, par Dieu, je ne l’effacerai jamais ». Mahomet s’empara alors de la feuille et gomma l’expression de sa main, puis il écrivit ou se fit écrire : « c’est le traité de paix que Mohammed, le fils d’Abdullah, a conclu : Mohammed ne devra pas entrer avec des armes à la Mecque sauf armes aux fourreaux, ne devra pas emmener avec lui des mecquois même si l’un d’eux désire le suivre, et si quelques-uns de ses compagnons souhaitent rester à la Mecque, il ne devra pas le leur interdire »12. À propos de cette tradition, les savants objectent que « le Prophète qui n’écrit que quelques mots n’enlève rien à son analphabétisme, à cause du fait que beaucoup d’illettrés de nos jours savent écrire leur nom, malgré cela ils sont toujours illettrés »13. Quelques années plus tôt, Mahomet scella le pacte entre les émigrés, les médinois et les juifs qui demeuraient sur sa terre d’exil, Ibn Ishâq archiva la constitution de Yathrib dans son intégralité, nous n’en citerons que quelques extraits :

L’Envoyé d’Allah a écrit un pacte entre les émigrés et les ‘Ansârs et où il a également établi une réconciliation avec les juifs et une convention, les laissant pratiquer leur religion et conserver leurs biens, et établissant les conditions en leur faveur et des conditions à leur charge. En voici le texte :

« Au nom de Dieu, miséricordieux et plein de miséricorde, c’est un écrit de la part de Muhammad le Prophète entre les croyant et les musulmans de Quraysh et de Yathrib aussi bien que ceux qui les ont rejoints et ont lutté côte à côte avec eux. Ils sont une seule communauté à l’exclusion de tous les autres hommes. Les émigrants qurayshites conservent leur coutume en ce qui concerne le paiement de la rançon du sang entre eux, et ils paient la rançon du captif avec la charité et la justice commune entre les croyants (…). Un croyant ne tuera pas un autre croyant à cause d’un infidèle, il ne doit pas non plus aider un infidèle contre un croyant (…). Aux juifs qui nous suivent, nous devons l’aide et la consolation, ils ne seront ni lésés, et on n’aidera pas leurs ennemis contre eux (…). Les juifs contribuent aux frais de la guerre tant qu’ils combattent à côté des croyants (…). Aucun (des juifs) ne peut faire la guerre sans la permission de Muhammad, mais il ne sera pas empêché s’il s’agit de la vengeance pour une blessure (…). Les deux (les juifs et les musulmans) s’engagent à combattre celui qui fait la guerre aux gens de cet écrit, entre eux, ils échangent les conseils, entre eux, il y a la bonté et non le crime (…). Les partis à cette convention sont engagés à s’aider mutuellement contre toute attaque dirigée contre Yathrib (…). Dieu protège celui qui fait le bien et qui craint Dieu. Muhammad est l’Envoyé d’Allah.14

Ce traité, en partie, semble remonter aux origines du proto-islam indépendamment des corrections qui y furent apportées tardivement15, sa portée diachronique et le fait que Mahomet en soit directement l’auteur, persuada les traditionnalistes de le seconder au Coran et de le faire conserver précieusement par une figure emblématique de l’islam en la personne d’Ali :

Je demandai à Ali : « as-tu connaissance d’une révélation divine autre que ce qui se trouve dans le livre de Dieu ? » Il répondit : « non ! Par celui qui fend le grain de maïs et crée l’âme ! Je ne pense pas qu’on le sache, mais nous avons la faculté de comprendre que Dieu donne à l’homme pour qu’il comprenne le Coran, et nous avons aussi ce qui est écrit dans ce papier ». « Qu’est-ce qui est écrit dans cette page ? » demandai-je. Il répondit : « al-’aql (les règles de la rançon du sang), la rançon pour libérer les captifs, et le décret selon lequel un musulman ne doit pas être tué pour avoir tué un mécréant ».16

La charte de Yathrib est le seul document historique à ce jour qui immortalisa l’empreinte du véritable Mahomet, malheureusement, les retouches nécessaire pour bâtir le mythe du prophète mecquois rendent difficile la recherche sur les alliances intertribales dans la ville oasis.

Le rasoul prodiguait aussi des recommandations religieuses par écrit : il s’opposa par exemple au mélange des dattes et des raisins et des dattes mûres avec les dattes vertes en le communiquant par lettre aux yéménites17 ; d’autre part, à l’article de la mort, il souhaita laisser les dernières instructions à sa communauté : « apportez-moi du papier, j’écrirai pour vous un message grâce auquel vous ne vous égarerez pas après »18, mais ‘Omar l’en empêcha prétextant qu’il délirait et que le livre d’Allah était suffisant. Les chiites soutiennent qu’à ce moment-là le Prophète aspira à léguer la charge du califat à ‘Ali. 
Il écrivit également des missives aux tribus arabes et aux gouverneurs, parfois pour les féliciter de leurs conversions : « il (le messager des rois de Himyar) nous a amené votre conversion à l’islam et le fait que vous avez tué les polythéistes. Dieu vous a guidé par sa bonne direction », n’omettant pas de souligner que le paiement de l’aumône légale ainsi que le versement d’une part du butin qui accordera aux souscripteurs « la protection de Dieu et la protection de son Envoyé. Celui qui le refuse sera considéré ennemi de Dieu et de son Envoyé »19, et d’autre fois, pour les sommer d’embrasser l’islam, auquel cas ils se préserveront d’un déferlement de jihadistes sur leurs terres :

« De Mohammad, Messager de Dieu, aux Bani Zouhayr bin Ouqaych. Si vous attestez qu’il n’y a de Dieu que Dieu, et que Mohammad est le Messager de Dieu, faites la prière, payez la zakat, versez le cinquième du butin et la part du Prophète, vous serez sous la protection de Dieu et de son Messager ». Puis nous avons demandé : « qui a écrit ce document pour toi ? » Il a répondu : « le Messager de Dieu ».20

Le clan du jeune converti Rifâ’a ibn Zayd al-Joud’âmi eut pareillement le plaisir de recevoir les mêmes menaces. Le Prophète correspondit avec Khâlid ibn al-Walîd, à qui il avait ordonné d’inviter la tribu chrétienne des Banou al-Hârith ibn K’ab de Najrân « à embrasser l’islam avant de les combattre, et cela pendant trois jours. « S’ils acceptent, accepte cela d’eux ; s’ils refusent, combats-les »21, et lui demanda de rentrer à Médine après avoir obtenu leur conversion forcée, puis il mandata ‘Amrou ibn Hazm, qui emporta avec lui un communiqué avec les directives du Prophète pour instruire les nouveaux disciples.
Mahomet reçu la lettre d’un prophète autoproclamé comme lui, Mousaylima, dans laquelle il lui proposa de partager la prophétie. L’Envoyé de Dieu la lu, fulmina contre les émissaires partisans de Mousaylima qui échappèrent de peu à la décapitation, et répondit par écrit à son rival en le traitant menteur. Badawi, le traducteur de l’édition française de la sira d’Ibn Ishâq, annote que nous avons là « une preuve, parmi des centaines d’autres preuves qui se trouvent dans la sirah, que l’Envoyé d’Allah savait lire »22.

Dans leur ensemble, les ‘oulemâ’ d’obédience sunnite sont d’avis que le Prophète resta illettré toute sa vie car, « si Mohammed avait été capable de lire et d’écrire, observe Fakhr ad-Dîn ar-Râzi, il y aurait eu une suspicion qu’il examinât les anciens livres et copiât ses révélations d’eux »23. Cependant, le Messager de Dieu connaissait l’histoire des prophètes de l’Ancien Testament par l’intermédiaire de Zayd bin Thâbit, un scribe de la révélation : « le Messager de Dieu m’a ordonné d’apprendre le syriaque. Je n’ai pas fait confiance aux Juifs pour qu’ils écrivent pour moi, et il m’a fallu la moitié d’un mois pour apprendre le syriaque et le maîtriser. Je lui écrivais dans cette langue et je lui lisais leurs livres »24. Il ressort de cette tradition que Mahomet maitrisait la langue syriaque et qu’une copie de la Bible circulait dans la communauté musulmane, peut-être appartenait-elle même au Prophète, quoi qu’il en soit, l’Envoyé de Dieu avait accès aux Saintes Ecritures qu’il pouvait consulter quand bon lui semblait. De plus, comment ne pas faire ici le lien avec les origines syro-araméenne du Coran misent remarquablement en évidence par le philologue allemand Christoph Luxenberg ? On raconte également dans une tradition authentique d’al-Boukhâri que « Zayd bin Thâbit a rapporté que le Prophète lui a ordonné d’apprendre le livre des Juifs afin qu’il l’écrive pour le Prophète. Il lui écrivait et lui lisait leurs livres quand ils écrivaient quelque chose pour lui »25. Une autre tradition rapporte que le cousin de Khadija, Waraqa Ibn Nawfal, avait traduit l’Évangile en arabe26, mais compte tenu du contraste entre le récit coranique et les évangiles du Nouveau Testament, il devait s’agir là d’un apocryphe que le Prophète avait toutefois à porter de main.

Pour la majorité chiite, Mahomet n’était pas un illettré, le baptiser d’inculte relève du blasphème et  c’est une source de malédiction envers la secte sunnite. Mohammad Baqir al-Majlisi (m. 1690) explique que « les traditions sont en outre contradictoire s’il lisait ou écrivait après son entrée en fonction prophétique, mais il ne peut y avoir de doute sur son habilitée à faire cela dans la mesure où il savait toute chose par inspiration divine »27. Le Cheikh As-Saduq (m. 991) transmit un hadith selon lequel l’Envoyé de Dieu lut une lettre de son oncle ‘Abbâs qui l’informa de l’arrivée des troupes mecquoise, « le même imam certifie aussi que le Prophète lisait et écrivait »28. En réalité, d’après la théologie chiite, il est inconcevable qu’un Messager de Dieu puisse être illettré, cela touche au dogme de l’impeccabilité des prophètes.

Avant son exil, la tradition, tant sunnite que chiite, décrit Mahomet comme un petit marchand qoraychite qui débuta sa carrière dans le négoce au service de Khadija, une noble et riche commerçante, qu’il épousa par la suite. Sa femme l’envoya en Syrie où il vendit et acheta des marchandises, puis il se mit à son compte en ouvrant une échoppe à la Mecque dans le commerce de produits en tout genre29. En ce temps-là, les transactions étaient enregistrées sur des parchemins, il est inimaginable qu’un détaillant, en plus de ne pas avoir appris à compter dont l’aptitude est élémentaire dans ce métier, ne sache ni lire ni écrire. Lorsque Mahomet émigra dans la ville sainte de Médine, il cessa ses activités commerciales au profit du brigandage, une source de revenu plus lucratif, en orchestrant des pillages de caravanes mecquoises aussi bien que des razzias contre les tribus arabes : « ma subsistance est à l’ombre de ma lance, et l’humiliation et la servilité pour celui qui contrevient à mon ordre »30, déclara-t-il. Les sources chiites relatent qu’en une occasion, le Prophète utilisa son talent de négociant en écoulant près de 400 000 dirhams de bijoux à des étrangers de passage à Médine et convainquit le bénéficiaire de faire don de sa fortune aux musulmans31. Les légendes de la tradition islamique, écrites environ deux siècles après les évènements, sont néanmoins inspirées de faits réels puisqu’il est rapporté d’après des chroniqueurs contemporains que Mahomet faisait du marchandage en Mésopotamie ainsi qu’au Levant : 

Ainsi chez Sebèos, le chroniqueur arménien : « il y avait un des enfants d’Ismaël, du nom de Mahomet, un marchand ». Le chroniqueur syriaque Jacob d’Edesse est plus précis : « … et Mhmt alla pour le commerce en terres de Palestine, des ‘Arabayâ et de Phénicie des Tyriens ». […] Une cinquantaine d’année plus tard, Théophile d’Edesse concentra l’information sur la Palestine : « lorsqu’il eut atteint l’âge et la taille de jeune homme, il se mit, à partir de Yathrib sa ville, à aller et venir vers la Palestine pour le commerce, pour acheter et vendre. S’étant familiariser avec la région, il fut séduit par la religion du Dieu unique, et il revint chez les gens de sa tribu ».32

Le Coran fait aussi état des activités commerciales de la tribu de Qoraych à laquelle appartenait Mahomet : « à cause de l’entente des Qoraïch, [de] leur entente [dans] la caravane d’hiver et d’été, qu’ils adorent le Seigneur de ce temple qui les a munis contre la faim et les a mis à l’abri d’une crainte ! » (sourate 106).

Le mythe de l’illettrisme du Prophète, comme celui de l’inimitabilité du livre de Dieu, est le corollaire du dogme du Coran incréé, éternel et miraculeux. La doctrine est tellement ancrée dans l’esprit des musulmans sunnites qu’elle en supplante la révélation divine elle-même qui témoigne pourtant des compétences littéraires de Mahomet. Cela procède de la sacralisation de la parole des théologiens mahométans, ils sont l’incarnation de la volonté divine et les seuls interprètes du Coran, au risque d’entraîner avec eux, toute la oumma dans l’hérésie du fait de leurs erreurs.

 

 

 

1 Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, p.513, Éditions Robert Laffont, 2007

2 Sahih Moslim 2931

3 Al-Jâmi’ al-Bayân fi Tâ’wîl al-Qor’ân, Mohammed Ibn Jarîr at-Tabari, volume 2, p.270, sourate 2 verset 78, Dâr al-Ma’ârif

4 Tafsir al-Qor’ân al-‘Azîm, Ismâ’îl Ibn Kathir, volume 1, p.311, sourate 2 verset 78, Dâr Tayba, 2002

5 ‘Ilal ach-Charâi’, Abou Ja’far Mohammad ibn ‘Ali ibn Babawaih al-Qoummi, vol. 1, p.124-125, Al-Maktabat al-Haydariyya, 1966

6 Le Coran, traduction Régis Blachère, p.194, Éditions Maisonneuve & Larose, 2005

7 Les Fondations de l’Islam, Alfred-Louis de Prémare, note 11 p.89, Éditions du Seuil, 2002

8 Le Coran, traduction Régis Blachère, p.387

9 Sahih al-Boukhâri 4

10 La Vie du Prophète Muhammad, Ibn ‘Ishaq, Tome I, p.182-183, traduction d’Abdurrahmân Badawî, Éditions Albouraq, 2001

11 The Syro-Aramaic Reading Of The Koran, Christoph Luxenberg, p.70-71, Schiler, 2007

12 Sahih al-Boukhâri 3013 et 4005

13 Was Prophet Muhammad illiterate? Fatwa by IOL Shari’ah Researchers, 12 March 2006, www.islamonline.net

14 La Vie du Prophète Muhammad, Ibn ‘Ishaq, Tome I, p.406-410

15 Les Fondations de l’Islam, p.90-91

16 Sahih al-Boukhâri 2882

17 Sahih Moslim 1990

18 Sahih al-Boukhâri 114

19 La Vie du Prophète Muhammad, Ibn ‘Ishaq, Tome II, p.513-514

20 Sunan Abi Dawoud 2999. Sahih d’après al-Albâni, consulter Sahih wa-Da’îf Sunan Abi Dâwoud 6/499.

21 La Vie du Prophète Muhammad, Ibn ‘Ishaq, Tome II, p.516

22 Ibid. p.525

23 Across the world of Islam, Samuel M. Zwemer, p.73-74, Fleming H. Revell Company, 1929

24 As-Sira al-Halabiya, ‘Ali bin Bourhân ad-Dîn al-Halabi ach-Châfi’i, volume 3, p.458, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1427

25 Sahih al-Boukhâri 6770-2. Voir aussi Sunan Abi Dâwoud 3645, al-Albani l’a classifié hassan sahih dans Sahih wa-Da’îf Sunan Abi Dâwoud 8/145.

26 Sahih Moslim 160

27 The Life and Religion of Mohammed, as contained in the sheeah traditions of Hyât-ul-Kuloob, James L. Merrick, p.87, Phillips, Sampson, and Company, 1850

28 Ibid.

29 Mohammed and the Rise of Islam, D.C. Margoliouth, p.68-69, Cosimo Classics, 2006

30 Sahih al-Boukhâri 2756-2

31 The Life and Religion of Mohammed, as contained in the sheeah traditions of Hyât-ul-Kuloob, p.164

32 Les Fondations de l’Islam, p.38-39. Les chroniques de Sebèos fournissent de très précieuses informations sur la naissance de l’islam et la formation de la oumma, cf. Histoire d’Héraclius, par l’évêque Sébéos, p.95-98, traduite de l’arménien et annotée par Frédéric Macler, Éditeur Ernest Leroux, 1904.

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