La Chaîne de l’Enfer

 

 

 

Le Coran ne manque pas de détailler les différentes tortures que subiront les infidèles en enfer et menace continuellement les croyants de les y rejoindre s’ils dévient du droit chemin. On peut y lire notamment que le condamné sera forcé d’avaler de l’eau bouillante (6.70, 10.4, 38.57, 88.5), ainsi que des fruits de l’arbre de « zaqqoum » ayant le goût de métal en fusion (37.62-66, 44.43-46), et une nouvelle peau lui sera donnée à chaque fois que la sienne aura été consumée (4.56). Il aura en plus un carcan au cou et sera trainé avec des chaînes (40.71). Des exemples parmi d’autres qui témoignent principalement de l’imagination délirante de son auteur.

Exégèse du verset 69.32
On le traduit communément de cette manière : « liez-le avec une chaîne de soixante-dix coudées », mais cela est inexact. En effet, plus littéralement il est écrit : « insérez-en lui (fâsloukouhou) une chaîne de soixante-dix coudées ». Le verbe « salaka » signifiant : « insérer-en », « introduire ». Marmaduke Pickthall (m. 1936) dans sa traduction en langue anglaise du Coran l’a rendu par « insert him in a chain », et dans la traduction – qui lui est attribuée – de Mohammed Habib Shakir (m. 1939) : « then thrust him into a chain ». Ce sens est sûr et confirmé par le Coran en trois endroits. D’abord dans la sourate Ach-Chou’arâ’ : « ainsi l’avons Nous fait pénétrer (salaknâhou) dans les cœurs des criminels » (26.200), puis dans Az-Zoumar : « Il l’achemine (fasalakahou) vers des sources dans la terre » (39.21), et enfin dans Al-Mouddathir : « qu’est-ce qui vous a conduit (salakakoum) à saqar ? » (74.42). Mohammed at-Tantâwi (m. 2010), ancien Mufti d’Égypte et grand Imam d’al-Azhar, a commenté à propos du verset 69.32 : « Sa parole : « fâsloukouhou » vient de « as-salk » dans le sens d’introduire dans quelque chose, comme dans Sa parole : « qu’est-ce qui vous a conduit à saqar ? » (74.42), c’est-à-dire, qu’est-ce qui vous y a fait entrer ? »1. Il est précisé de même dans le célèbre dictionnaire Lisân al-‘Arab, comme dans l’exégèse d’al-Baghawi (m. 1122), que « as-salk » est « l’introduction de quelque chose »2.

Les traducteurs qui ont choisi de rendre « fâsloukouhou » par « liez-le » s’appuient sur certains commentateurs à l’image du mu’tazilite az-Zamakhchari (m. 1143) : « la chaîne sera enroulée autour de son corps et elle sera tellement serrée qu’il ne sera plus en mesure de bouger »3. Ibn ‘Atiyya (m. 1148) a relevé cette interprétation4 et le cadi Ibrâhîm al-Qatân (m. 1984), formé à al-Azhar, a opté pour celle-ci dans son commentaire intitulé Taysir at-Tafsir. Cependant, ni Tabari (m. 923) ni al-Qortobi (m. 1273) ni Ibn Kathir (m. 1373) n’ont daigné mentionner cette explication, ce qui témoigne indirectement de la déficience et de la faiblesse de cette opinion. En outre, il semblerait qu’aucun musulman parmi les premières générations ne l’ait proposée.

L’interprétation qui prévaut est l’insertion de la chaîne dans l’un des orifices du mécréant. D’après les mufassirin, cette tâche sera confiée à l’ange Malik (43.77) et ses dix-huit autres acolytes gardiens de l’enfer (66.6, 74.30-31) : « saisissez-le ! Puis, mettez-lui un carcan, ensuite, brûlez-le dans la fournaise. Puis, insérez-en lui une chaîne de soixante-dix coudées » (69.30-32). Les oulémas sont partagés quant à la manière dont cela se fera. Ibn ‘Abbâs (m. 687), le cousin du Prophète, a suggéré que la chaîne sera « introduite dans ses fesses jusqu’à ce qu’elle ressorte par ses narines et qu’il ne tienne plus debout sur ses jambes », et il a ajouté pour illustrer son point de vue « qu’ils seront étendus sur la chaîne comme les criquets sur un bâton lorsqu’on les grille »5. C’est également ce qu’a soutenu le malékite Makki bin Abi Tâlib (m. 1045) dans son ouvrage Al-Hidâya ila Boulough an-Nihâya. Sofyân ath-Thawri (m. 778), Mouqâtil bin Soulaymân (m. 767) et al-Farrâ’ (m. 822) ont supposé pareillement, tels que l’ont rapporté al-Qortobi6 et Ibn al-Jawzi7 dans leurs commentaires respectifs – et l’imam Tabarâni (m. 971) les a rejoints sur ce point – que la chaîne sera insérée dans le postérieur de l’impie avant qu’elle ne ressorte de lui ou de sa tête. Le tâbi’i ad-Dahhâk ibn Mouzâhim (m. 718) a, lui, choisi le chemin inverse : « la chaîne sera introduite en lui et ressortira par ses fesses »8. Une opinion que le savant ibadite al-Hawâri (m. 871) a privilégiée. Il existe encore une dernière théorie, mentionnée entre autres par al-Qortobi, où l’on apprend que « la chaîne sera enfoncée dans sa gorge, puis, on le trainera avec »9, et l’exégète conclu ensuite, après avoir énuméré ces quatre avis assez semblables, que « cette interprétation est la plus correcte concernant ce qui a été dit sur ce verset »10. Signalons, qui plus est, que Souwayd bin Najih (m. 1101) a entendu dire que « les gens de l’enfer seront tous liés avec cette chaîne, et si les gens sont tous liés à une seule chaîne, alors la torture pour chacun d’eux sera pire encore »11. Le chiite Tabarsi (m. 1153) a jugé bon de transmettre ces ouï-dire12, et la tradition imamite indique que le calife Mou’âwiya (m. 680) est un « compagnon de la chaîne » et le « Pharaon de cette oumma »13. Mou’âwiya sera supplicié de la sorte car « il ne croyait pas en Allah, le Très Grand, et n’incitait pas à nourrir le pauvre » (69.33-34) comme tout autre infidèle. Le Cheikh saoudien ‘Abd ar-Rahman as-Sa’di (m. 1956) a observé que « la raison pour laquelle il (le mécréant) a été amené à cet endroit est « parce qu’il ne croyait pas en Allah, le Très Grand ». Il était infidèle envers son Seigneur, s’est opposé à ses Messagers, et a rejeté la vérité avec laquelle ils sont venus »14. Il passera donc le restant de l’éternité transpercé de part en part.

Caractéristiques de la chaîne
Le verset stipule que la chaîne a une longueur (dhar’) de soixante-dix coudées (dhirâ’), et « dans le langage commun, le sens de dhar’, écrit ar-Râzi, est la mesure avec le bras depuis la main »15. C’est le sens apparent du verset bien que certains ne l’aient pas interprété de cette manière, puisqu’on a cru que cela correspondait en fait à un nombre de fois en se basant sur la parole d’Allah : « et si tu demandes pardon pour eux soixante-dix fois » (9.80)16. Néanmoins, cet avis est sujet à caution et parait faible et isolé. D’après l’ensemble des exégètes, la coudée qui y est mentionnée n’équivaut guère à l’unité de mesure utilisée par les humains. En effet, Ibn ‘Abbâs, ainsi qu’Ibn Jourayj (m. 767), ont estimé qu’il s’agissait là de la coudée d’un ange, et Nawf al-Bakâli (m. 718) a confié un jour à l’un de ses compagnons sur le parvis de la mosquée de Koufa que « chaque coudée fait soixante-dix bâ’. Et chaque bâ’ équivaut à une distance plus grande que celle qu’il y a entre toi et la Mecque »17, autrement dit, plus de six millions de kilomètres séparent les deux extrémités de la chaîne. On retrouve des dires similaires à ceux de Nawf al-Bakâli dans le tafsir de Zayd bin ‘Ali (m. 740)18 qui n’est autre que l’arrière-arrière-petit-fils de Mahomet, considéré par les chiites zaydites comme le cinquième et dernier Imam. D’autres, à l’instar d’al-Hassan al-Basri (m. 728)19, ont concédé que « personne d’autre à part Allah ne connaît sa longueur »20. Ces interprétations, à première vue surréalistes, sont pourtant corroborées par la tradition prophétique. Voici un hadith répertorié par Tirmidhi (m. 692) dont l’œuvre Al-Jâmi’ fait autorité dans l’islam sunnite :

‘Abdullah bin ‘Amr bin al-‘Assi a rapporté que le Messager d’Allah a dit : « si un morceau de plomb de cette taille – et il a montré un crâne – tombait du ciel vers la terre, alors qu’une marche de cinq cent ans les sépare, il atteindrait la terre avant la nuit. Et s’il tombait depuis le bout de la chaîne, il voyagerait pendant quarante automnes, de jour comme de nuit, avant d’atteindre l’autre extrémité ou sa base ».21

Le Cheikh ‘Abd ar-Rahman al-Moubârakfouri (m. 1934), qui a commenté cet ouvrage, a spécifié que la chaîne à laquelle le Prophète fait allusion est une référence au verset : « insérez-en lui une chaîne de soixante-dix coudées »22. Et on a émis l’hypothèse que « l’autre extrémité ou sa base » peut en réalité désigner le fond de l’enfer, et non l’autre bout de la chaîne, « étant donné qu’une chaîne n’a pas de base »23. Une seconde tradition plus laconique citée par Mouqâtil apporte, au demeurant, un éclaircissement important quant à notre étude exégétique, toutefois, il est le seul à notre connaissance à l’avoir rapportée : « le Prophète a dit : chacune de ses coudées équivaut à la coudée des premiers hommes »24. Il est nécessaire pour comprendre ce hadith d’en apprendre davantage sur la mythologie islamique et consulter à cet effet le Sahih al-Boukhâri :

Abi Horayra a rapporté que le Prophète a dit : « Allah a créé Adam et sa taille était de soixante coudées (30 mètres). Puis, Il a dit : « va et salue un groupe d’anges et écoute leur réponse. Cela sera ta salutation et celle de ta descendance ». Il a dit : « que la paix soit sur vous ». Ils ont répondu : « que la paix et la miséricorde d’Allah soient sur toi ». Ils ont ajouté : « et la miséricorde d’Allah ». Chaque personne qui entrera au Paradis sera à l’image d’Adam. Les gens ont continué à rapetisser jusqu’à maintenant ».25

Considérant ces données, l’on peut déterminer une longueur d’environ six cent mètres d’un bout à l’autre de la chaîne en admettant que la tradition de Mouqâtil soit fiable. Ce dernier a de plus fait savoir que « si l’on posait l’un de ses anneaux au sommet d’une montagne, elle fondrait comme du plomb quand on le chauffe »26. Cette image n’a pas déplu à Ibn Najih qui s’en ait fait l’écho, et Ka’b al-‘Ahbar (m. 652), un rabbin converti à l’islam de la génération des tabi’in, a surenchéri en disant que « chacun de ses anneaux équivaut à toute la quantité de fer qui se trouve dans ce monde »27.

C’est avec cette citation de Ka’b que nous bouclons cet examen herméneutique en ayant sondé plusieurs dizaines d’exégèses tant sunnites que chiites, et même ibadites. L’interprétation ne diffère pas réellement d’un courant à un autre, cependant, les sources sunnites fournissent bien plus de détails du fait de l’exagération de certains dans le but probable d’attirer les foules.

 

 

 

1 At-Tafsir al-Wasît, Mohammed at-Tantâwi, volume 15, p.81, Dâr Nahda Misr

2 Lisân al-‘Arab, Ibn Manzour, volume 4, p.238, Dâr as-Sâder, 2003 ; Ma’âlim at-Tanzîl, Al-Houssayn bin Mas’oud al-Baghawi, volume 5, p.278, sourate 20 verset 53, Dâr Tayba

3 Al-Kachâf ‘an Haqâ’iq Ghawâmid at-Tanzîl, Abou-l-Qâsim Mahmoud az-Zamakhchari, volume 4, p.604-605, Dâr al-Kitâb al-‘Arabi, deuxième édition, 1407

4 Al-Mouharrar al-Wajîz fi Tafsir al-Kitâb al-‘Azîz, Ibn ‘Atiyya, volume 5, p.361, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1422

5 Tafsir al-Qor’ân al-‘Azîm, Ismâ’îl Ibn Kathîr, volume 8, p.216, Dâr Tayba, 2002

6 Al-Jâmi’ li-Ahkâm al-Qor’ân, Mohammed bin Ahmed al-‘Ansâri al-Qortobi, volume 18, p.250, Dâr al-Fiker

7 Zâd al-Masîr fi ‘Ilm at-Tafsir, Ibn al-Jawzi, volume 8, p.353, al-Maktab al-‘Islâmi, troisième édition, 1404

8 Jâmi’ al-Bayân ‘an Ta’wîl ây al-Qor’ân, Mohammed ibn Jarir at-Tabari, volume 23, p.589, Dâr al-Ma’ârif

9 Al-Jâmi’ li-Ahkâm al-Qor’ân, volume 18, p.250-251

10 Ibid. p.251

11 At-Tafsir al-Kabir, Fakh ad-Din ar-Râzi, volume 30, p.631, Dâr Ihyâ’ at-Tourâth al-‘Arabi, troisième édition, 1420

12 Majma’ al-Bayân, Abou ‘Ali Fadl bin Hassan at-Tabarsi, volume 10, p.111, Mou’assassa al-‘A’lami, 1995

13 Tafsir as-Sâfi, Al-Fayd al-Kâchâni, volume 5, p.221, Maktabat as-Sadr, 1416

14 Taysir al-Karim ar-Rahman fi Tafsir Kalâm al-Mannân, ‘Abd ar-Rahman bin an-Nâser as-Sa’di, p.883, Mou’assassa ar-Risâla, 2000

15 At-Tafsir al-Kabir, volume 30, p.631

16 Ibid.

17 Jâmi’ al-Bayân ‘an Ta’wîl ây al-Qor’ân, volume 23, p.589

18 Tafsir Gharib al-Qor’ân, Zayd bin ‘Ali, p.432, Dâr al-Wa’I al-Islâmi

19 Fath al-Qadîr al-Jâmi’ Bayna Fannay ar-Riwâya wa-d-Dirâya, Mohammed bin ‘Ali ach-Chawkâni, p.1526, Dâr al-Ma’rifa, 2004

20 Madârik at-Tanzîl wa-Haqâ’iq at-Ta’wîl, ‘Abdullah an-Nafassi, volume 3, p.532, Dâr al-Kalam at-Tayeb, 1998

21 Sunan at-Tirmidhi 2588. Abou ‘Isa a dit : l’isnâd de ce hadith est hassan sahih.

22 Touhfat al-‘Ahwadhi bi-Charh Jâmi’ at-Tirmidhi, Mohammed bin ‘Abd ar-Rahman al-Moubârakfouri, volume 7, p.264, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya

23 Ibid. p.265

24 Tafsir Mouqâtil bin Soulaymân, Abou-l-Hassan Mouqâtil bin Soulaymân, volume 4, p.424, Dâr Ihyâ’ at-Tourâth, 1423

25 Sahih al-Boukhâri 3148

26 Fath al-Qadîr, p.1526

27 Tafsir al-Qor’ân al-‘Azîm, volume 8, p.216

 

 

 

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