‘Abdullah bin Sa’d bin Abi Sarh

 

 

 

‘Abdullah bin Sa’d bin Abi Sarh se convertit durant le début de la prédication à la Mecque où il devint un scribe de la révélation et écrivait le coran sous la dictée de Mahomet. C’était un noble et un chevalier de Bani ‘Âmmir bin Lou’ayy. On dit que sa mère s’appelait Ach’ariyya ou al-Mahâba bint Jâber, et que son père faisait partie des mécréants hypocrites1. Il était également le frère de lait d’Othmân ibn ‘Affân, le troisième calife. ‘Abdullah passa en tête de liste des ennemis du Prophète lorsqu’il renonça à sa foi musulmane, en emportant avec lui, la preuve de l’imposture de ce prétendu Messager de Dieu.

Il tourna le dos à Mahomet et ses compagnons tandis qu’il se trouvait à Médine. La ville étant infestée de musulmans et sa vie menacée, il prit la décision de partir afin de rejoindre ses compatriotes, les Qoraychites, à La Mecque. Ibn Abi Sarh redevint alors polythéiste. À cause de ce qu’Abdullah savait, gagner les cœurs des mecquois à l’islam par la prédication s’avérait par conséquent mission impossible. La conversion par la force restait l’unique alternative ; il suffisait d’attendre le moment opportun. Le ralliement des mecquois à l’islam était indispensable, ils devaient coûte que coûte rejoindre le troupeau de mahométans car la ville abritait la Ka’ba, la maison d’Allah et sa météorite tombée du paradis, construite par Abraham et son fils Ismaël au centre de la Terre.

Lors de l’écriture du Coran, Ibn Abi Sarh modifia la parole de Dieu à maintes reprises avec le consentement de Mahomet. Par exemple, Ibn al-‘Athîr (m. 1233) rapporte que lorsque Mahomet dictait « tout-puissant, sage »(‘azîz, hakîm), ‘Abdullah suggérait « omniscient, sage »(‘alîm, hakîm), et le Prophète répondait : « oui, c’est la même chose tout ça »2. Neuf versets s’achèvent ainsi (4.26 ; 8.71 ; 12.6 ; 22.52 ; 24.18 ; 24.58 ; 24.59 ; 49.8 ; 60.10 – sont exclus les versets 15, 28, 60, 97, 106 et 110 de la sourate 9 étant donné qu’ils furent révélés après la conquête de La Mecque). En d’autres occasions, ‘Ikrima, l’esclave affranchi d’Ibn ‘Abbâs décédé en 723, a relaté que le scribe transformait aussi « tout-puissant, sage » (‘azîz, hakîm) en « pardonneur, miséricordieux » (ghafour, rahîm), toujours avec l’approbation du Prophète3. On recense 32 versets se terminant de cette manière (2.173 ; 2.182 ; 2.192 ; 2.199 ; 2.218 ; 2.226 ; 3.31 ; 3.129 ; 4.25 ; 5.3 ; 5.34 ; 5.39 ; 5.74 ; 5.98 ; 6.54 ; 6.145 ; 8.69 ; 8.70 ; 12.53 ; 14.36 ; 15.49 ; 16.115 ; 24.5 ; 24.22 ; 24.62 ; 27.11 ; 41.32 ; 57.28 ; 58.12 ; 64.14 ; 66.1 ; 73.20 – ne sont pas compris 3.89, 9.5, 9.27, 9.91, 9.99, 9.102, 49.5, 49.14 et 60.7, car probablement ou certainement révélés après la conquête de La Mecque ou peu de temps avant pour le verset 60.7). ‘Abdullah ne s’arrêta pas en si bon chemin et osa encore rectifier de nombreux passages comme l’a mentionné Tabari (m. 923) dans son exégèse par l’intermédiaire d’as-Souddi (m. 745) : « il lui dictait « audient, omniscient » (samî’an, ‘alîman), il écrivait « omniscient, sage » (‘alîman, hakîman). Et quand il disait « omniscient, sage » (‘alîman, hakîman), il écrivait « audient, omniscient » (samî’an, ‘alîman) »4. Dix versets se finissent par « ‘alîman, hakîman » (4.11 ; 4.17 ; 4.24 ; 4.92 ; 4.104 ; 4.111 ; 4.170 ; 33.1 ; 48.4 ; 76.30) et un seul par « samî’an, ‘alîman » (4.148). Le moufassir al-Baghawi (m. 1122) a signalé, de surcroît, que lorsque Mahomet « lui dictait « audient, clairvoyant » (samî’an, basîran), il écrivait « omniscient, sage » (‘alîman, hakîman). Et quand il disait « omniscient, sage » (‘alîman, hakîman), il écrivait « pardonneur, miséricordieux » (ghafouran, rahîman) »5.  Les mots « ghafouran, rahîman » closent quinze versets (4.23 ; 4.96 ; 4.100 ; 4.106 ; 4.110 ; 4.129 ; 4.152 ; 25.6 ; 25.70 ; 33.5 ; 33.24 ; 33.50 ; 33.59 ; 33.73 ; 48.14). D’autre part, Ibn ‘Attiya (m. 1148) nous a informés que « le Prophète lui dictait souvent « et Dieu est pardonneur, miséricordieux » et il substituait cela en « et Dieu est audient, omniscient » (wa-Allahou samî’oun ‘alîmoun) ». Le Prophète répondait : « c’est pareil, ça se ressemble »6. Cinq versets se concluent de cette façon (2.224 ; 2.256 ; 3.121 ; 24.21 ; 24.60 – sont retranchés 3.34, 9.98 et 9.103 puisque descendus après la victoire sur La Mecque).  Enfin, Mouqâtil bin Soulaymân (m. 767) a quant à lui enregistré qu’un jour le scribe écrivait la sourate an-Nisâ’ pour Mahomet et remplaçait « ghafouran, rahîman » par « ‘alîman, hakîman » (4.11 ; 4.17 ; 4.24 ; 4.92 ; 4.104 ; 4.111 ; 4.170), et « samî’an, basîran » par « samî’an, ‘alîman » (4.148). Ensuite, ‘Abdullah est allé voir les hypocrites de Médine en disant : « j’ai écrit autre chose que ce qu’il me dictait. Il l’a vu mais n’a rien changé »7. En prenant l’ensemble du Coran descendu avant la conquête de la ville sainte, on dénombre jusqu’à soixante-douze retouches possibles réalisées par Ibn Abi Sarh et il n’est pas improbable que le texte ait pu subir d’autres modifications vu le culot dont l’audacieux mecquois faisait preuve : « j’écrivais pour lui et je changeais ce que je voulais »8.

Le faux prophète s’était trouvé un complice avec lequel il pouvait composer un livre en faisant croire aux plus idiots qu’il venait du ciel. Mahomet avait accordé sa confiance à ‘Abdullah étant donné que celui-ci était plus versé dans la littérature que lui. Il arriva aussi que les paroles d’Ibn Abi Sarh se mélangent à la révélation sans que ce dernier ne l’eût suggéré :

Un jour, le Messager de Dieu l’a appelé pour qu’il lui écrive quelque chose. Quand est descendu le verset qui est dans la sourate « les croyants » : « Nous avons certes créé l’homme d’un extrait d’argile », il lui a dicté, et lorsqu’il est arrivé à sa parole « ensuite Nous l’avons transformé en une tout autre création », ‘Abdullah s’est étonné au sujet des détails de la création de l’homme. Il a dit : « gloire à Allah, le meilleur des créateurs ! » Le Messager de Dieu a dit : « il m’a été révélé ainsi ».9

Et effectivement, le verset 23.14 contient toujours les mots d’Abdullah : « Ensuite, Nous l’avons transformé en une tout autre création. Gloire à Allah le Meilleur des créateurs ! ». Mais le scribe était plus intègre et honnête que Mahomet, si bien qu’à un moment, il apostasia et retourna au pays en disant aux Qoraychites : « si Mohammad est véridique, la révélation m’a été faite comme elle lui a été faite, et s’il est un menteur, j’ai dit comme ce qu’il a dit »10. C’est à son propos que fut révélé : « et celui qui dit : je vais faire descendre quelque chose de semblable à ce qu’Allah a fait descendre » (6.93). Néanmoins, d’après le tabi’i Qatâda (m. 734), ceci fait plutôt référence à Mousaylima le faux prophète rival de Mahomet, mais Tabari n’est pas d’accord avec ce point de vue :

Le premier des avis, concernant cela, est le plus juste selon moi. Allah a dit : « et quel pire injuste que celui qui fabrique un mensonge contre Allah ou qui dit : « révélation m’a été faite », quand rien ne lui a été révélé. Et celui qui dit : « je vais faire descendre quelque chose de semblable à ce qu’Allah a fait descendre », il n’y a pas d’objection entre les savants de la oumma que Ibn Abi Sarh fut parmi ceux qui ont dit : « j’ai dit comme ce que Mohammad a dit », et il a apostasié de son islam et rejoint les païens. Il n’y a pas de doute à ce sujet, que ce qu’il a dit est une calomnie et un mensonge. De même, il n’y a pas de divergence dans l’ensemble des savants que Mousaylima et al-‘Ansyy sont deux menteurs qui ont affirmé des mensonges contre Dieu en disant qu’il les a envoyés en tant que prophètes. Chacun d’eux a dit que Dieu leur a envoyé la révélation, mais ils mentent dans leurs propos.11

Si le coran était d’essence divine, pensa ‘Abdullah, il ne pouvait être altéré par un gratte-papier comme lui. Par la suite, Ibn Abi Sarh dénonça ‘Ammâr et Joubayr, secrètement musulmans, à Ibn Al-Hadrami ou au Bani ‘Abd al-Dâr qui les torturèrent jusqu’à ce qu’ils apostasièrent. ‘Ammâr perdit une oreille ce jour-là et se rendit auprès du Prophète pour lui raconter toutes les souffrances qu’il dû endurer au nom d’Allah, mais le Messager de Dieu l’envoya paître, il était le cadet de ses soucis, puis est descendu le verset « quiconque a renié Allah après avoir cru sauf celui qui y a été contraint alors que son coeur demeure plein de la sérénité de la foi mais ceux qui ouvrent délibérément leur coeur à la mécréance, ceux-là ont sur eux une colère d'Allah et ils ont un châtiment terrible » (16.106), au sujet d’Abdullah, d’Ammâr et de leurs compagnons.

Quand Mahomet rassembla des troupes en quantité suffisante après avoir massacré, pillé et soumis par la force des tribus entières à l’islam, il envoya dix mille hommes marcher sur la Mecque et « ordonna de tuer plusieurs personnes en les nommant, même si on les trouve sous les voiles de la Ka’ba, et parmi eux : ‘Abdullah bin Sa’d, le frère des Bani ‘Âmir bin Lou’ayy »12. ‘Abdullah, se sachant recherché, alla se mettre à l’abri chez son frère de lait ‘Othmân bin ‘Affân qui n’avait aucune intention de remettre son ami entre les mains du Prophète. Ce fut un acte courageux de sa part, lui qui auparavant fit preuve de peu de bravoure en désertant le jour de la bataille d’Ohod. Il risquait d’être accusé d’apostasie et encourait la peine capitale en hébergeant en sa demeure un ennemi d’Allah, attendu que le coran défend d’entretenir des relations amicales ou alliances militaires avec les infidèles, même de proches parents, hormis pour se protéger d’eux (3.28 ; 4.144 ; 5.51 ; 9.23). Un commandement divin qui n’est guère respecté aujourd’hui par les gouvernements « renégats » des pays musulmans. Lorsque le calme revint à la Mecque, et que le sang fut épongé, ‘Othmân proposa censément à ‘Abdullah de se convertir de nouveau à l’islam afin qu’il puisse garder sa tête sur ses épaules. Les deux hommes se présentèrent alors devant le Messager de Dieu qui était entouré d’Ansârs, sabre à la main, prêt à bondir sur le scribe mécréant au moindre geste du gourou. ‘Othmân intercéda en faveur de son ami : « Ô Messager de Dieu, accepte l’allégeance d’Abdullah »13, le Prophète leva les yeux vers lui et rejeta sa demande. Le futur calife insista mais continua à se heurter au refus de celui qu’il avait trahi jusqu’à sa troisième demande, où enfin sa requête fut satisfaite. Ibn Abi Sarh prononça la profession de foi puis les deux frères se retirèrent. Mahomet était furieux que ses compagnons n’eussent pas réagit, car il souhaitait être témoin du sang d’Abdullah.

Il s’est tourné vers ses compagnons et a dit : « n’y avait-il pas d’homme sage parmi vous qui aurait pu se lever quand il m’a vu retirer ma main de son allégeance et le tuer ? » Ils ont répondu : « nous ne connaissons pas, Ô Messager de Dieu, ce qu’il y a dans ton cœur. Pourquoi ne nous as-tu pas fait un signe des yeux ? » Il a dit : « il n’est pas convenable pour un Prophète de tromper avec ses yeux ».14

‘Abdullah n’avait plus à craindre pour sa sécurité, il avait, avec l’aide de son frère de lait, roulé Mahomet qui ne pouvait plus revenir sur sa parole. Il se servit de la religion dans un but personnel afin de s’enrichir et d’obtenir le pouvoir politique, toujours avec la complicité d’Othmân. Le Cheikh al-Qortobi (m. 1273) a rédigé une petite biographie du scribe :

‘Othmân l’a nommé gouverneur d’Égypte en l’an vingt-cinq. Il a conquis l’Afrique en l’an vingt-sept et attaqué la Nubie en l’an trente-et-un. C’est lui qui a conclu un armistice avec eux restant toujours en vigueur aujourd’hui. Il a attaqué les romains en l’an trente-quatre à la bataille des mâts. Quand il en est revenu, Ibn Abi Houdhayfa l’a empêché d’entrer à al-Foustât. Alors, il est parti à ‘Asqalân où il y a résidé jusqu’au meurtre d’Othmân. Et on a dit : il a résidé à Ramla jusqu’à ce qu’il meurt durant la période de troubles. Il a appelé son Seigneur en disant : « Ô Dieu ! Fais que la prière as-Soubh soit la dernière de mes actions ». Il a fait les petites ablutions et il a prié. Il a récité pendant la première rak’at la mère du Coran et la sourate des coursiers. Et pendant la seconde rak’at, la mère du Coran et une autre sourate. Il a fait le salam à sa droite puis il est parti en faisant le salam à sa gauche. Dieu a capturé son âme. Tout cela a été rapporté par Yazîd bin Abi Habîb et d’autres. Il n’a prêté allégeance ni à ‘Ali ni à Mou’âwiya. Il est mort avant que les gens ne s’entendent sur Mou’âwiya. Et on a dit : il est mort en Afrique. Mais le plus authentique est qu’il est mort à ‘Asqalân en l’an trente-six ou trente-sept. Et il a été plutôt dit : en l’an trente-six.15

Ibn al-‘Athîr a rapporté que certains ont dit qu’il mourut en l’an cinquante-neuf et fut toujours vivant aux derniers jours du calife Mou’âwiya (m. 680), mais l’historien estime que le plus juste est qu’il rendit l’âme en l’an trente-six16.

 

 

 

1 Al-Isâba fi Tamyîz as-Sahâba, Ibn Hajar al-‘Asqalâni, volume 4, p.94, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1415

2 ‘Asad al-Ghâba, Abou-l-Hassan Ibn al-‘Athîr, volume 3, p.155, Dâr al-Fiker, 1989

3 Jâmi’ al-Bayân ‘an Ta’wîl ây al-Qor’ân, Mohammed ibn Jarir at-Tabari, volume 11, p.533, sourate 6 verset 93, Dâr al-Ma’ârif

4 Ibid. p.534

5 Ma’âlim at-Tanzîl fi Tafsîr al-Qor’ân, Abou Mohammed al-Baghawi, volume 2, p.144-145, sourate 6 verset 93, Dâr Ihyâ’ at-Tourâth al-‘Arabi, 1420

6 Al-Mouharrar al-Wajîz fi Tafsir al-Kitâb al-‘Azîz, Ibn ‘Attiya, volume 2, p.322, sourate 6 verset 93, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1422

7 Tafsir Mouqâtil bin Soulaymân, Abou al-Hassan Mouqâtil bin Soulaymân, volume 1, p.576, sourate 6 verset 93, Dâr Ihyâ’ at-Tourâth, 1423

8 Kitâb al-Maghâzi, Mohammed bin ‘Omar al-Waqidi, volume 1, p.74, Dâr al-A’lami, 1989

9 Asbâb an-Nouzoul,’Ali bin Ahmed al-Wâhidi, p.114, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 2000

10 Ibid.

11 Jâmi’ al-Bayân ‘an Ta’wîl ây al-Qor’ân, volume 11, p.536

12 As-Sira an-Nabawiyya, Ibn Hichâm, volume 2, p.409, Mou’assassa ‘Ouloum al-Qor’ân. Voir aussi Sunan Abi Dâwoud 4358 ; al-‘Albâni a déclaré son isnâd hassan, consulter Sahih wa-Da’îf Sunan Abi Dâwoud 9/358.

13 Sunan Abi Dâwoud 4359. Jugé authentique par al-‘Albâni, Sahih wa-Da’îf Sunan Abi Dâwoud 9/359.

14 Ibid.

15 Al-Jâmi’ li-Ahkâm al-Qor’ân, Mohammed bin Ahmed al-‘Ansâri al-Qortobi, volume 7, p.38, sourate 6 verset 93, Dâr al-Fiker

16 ‘Asad al-Ghâba, volume 3, p.156

 

 

 

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