Hannibal Lecter

 

 

 

En 2013, le monde entier fut sidéré par une vidéo diffusée sur Internet dans laquelle apparait un chef rebelle syrien mordant à pleine dent le cœur d’un soldat mort appartenant à l’armée régulière de Bashar al-Assad. Un acte de barbarie similaire à celui de Hind bint ‘Otba, une opposante à Mahomet, qui, après s’être approché du cadavre d’Hamza, l’oncle du Prophète tué à Ohod, « s’empara de son foie puis le mâcha sans pouvoir le manger »1. Cette scabreuse mise en scène n’a que pour unique but de terrifier l’ennemi.

Têtes d’apostats flambées
Mâlik bin Nouwayra était un poète honorable, un noble, ainsi qu’un chevalier de Bani Yarbou’ pendant la période préislamique. Sa tribu, comme presque toutes les autres en Arabie, avait embrassé l’islam de gré ou de force. L’Envoyé d’Allah avait nommé Mâlik gérant de la sadaqât sur les Bani Hanzala avec pour charge de la collecter2. Il accomplit assidument la tâche qui lui avait été confiée tout au long de la vie du Prophète, mais, contre toute attente, lorsque ce dernier mourut, il changea radicalement d’attitude en se saisissant « de la sadaqât et la redistribua à son peuple »3. Le savant Ibn Sallâm al-Joumahi (m. 846) a mentionné que son refus de payer la taxe obligatoire ne fait l’objet d’aucun désaccord dans les rangs des oulémas4. Mâlik avait ordonné à son peuple de ne plus s’acquitter de cet impôt, de plus, il avait conclu un traité de paix avec Sajâh, une prophétesse auto-proclamée, qui projetait d’attaquer le calife Abou Bakr, cependant, Mâlik l’en dissuada5. Aussitôt après le départ de Sajâh, l’ancien chevalier regretta son geste et pressentit que le pouvoir en place à Médine allait désormais porter un intérêt tout particulier à sa personne suite à cette alliance impromptue. Ses craintes ne tardèrent pas à se réaliser puisque le lieutenant du calife, Khâlid bin al-Walîd, décida, une fois qu’il en eut fini avec les rebelles, de s’occuper de son cas afin de mettre les choses au clair. Quand ils apprirent la nouvelle, Wakî’ et Samâ’a, qui avaient participé aux négociations de paix avec Sajâh, furent pris de panique. Ils entreprirent de récolter la sadaqât et la remirent à Khâlid stationné à al-Boutâh. Celui-ci leur demanda pourquoi ils avaient fait alliance avec ces gens, ils lui répondirent : « nous voulions nous venger des Bani Dabba, ce fut une période préoccupante et d’opportunités »6. Ils sauvèrent leur peau et ne furent pas excommuniés. Bien que Mâlik ait fait un pacte avec la prophétesse, cela ne fut pas une raison suffisante pour le déclarer apostat tel que l’a stipulé Ibn al-‘Athîr (m. 1233)7. Après tout, le Prophète avait lui-même conclu une trêve avec ses ennemis mecquois lors du traité d’al-Houdaybiyya dans l’intérêt de la communauté. Plutôt, son rejet de la sadaqât posait un véritable problème aux autorités, étant donné qu’il s’agit là de l’une des principales sources de revenus de l’État islamique. D’autres pourraient lui emboîter le pas, il fallait par conséquent décourager les éventuels mauvais payeurs.

Abou Bakr avait passé pour consigne à ses hommes, avant qu’ils ne partent en expédition mater les apostats : « quand vous vous rendez dans le territoire de gens et que vous entendez l’appel à la prière, écartez-vous de ces gens jusqu’à ce que vous leur demandiez pourquoi ils étaient hostiles ! Mais si vous n’entendez pas l’appel à la prière, faites un raid, tuez et brûlez ! »8. Mâlik et ses compagnons étaient-ils réellement musulmans ou avaient-ils abjuré l’islam ? Abou Qatâda al-Hârith bin Ribi’i al-‘Ansâri a certifié qu’il les avait entendu faire l’appel à la prière et qu’ils priaient, tandis que d’autres ont affirmé le contraire9. Mohammed Ibn Sa’d (m. 845) ajoute qu’Abdullah bin ‘Omar avait lui aussi attesté de l’islam de Mâlik10. Seulement deux personnes sur tout un détachement ont prétendu cela. À première vue, ces deux témoignages isolés ne sont pas crédibles mais on peut se poser la question de savoir si la majorité n’aurait pas délibérément menti par attrait du butin. En effet, Khâlid subissait des pressions de la part de ses hommes qui « l’ont encouragé à les tuer par intérêt du butin »11. Quoiqu’il en soit, les soldats firent prisonniers Mâlik et toute sa clique, les enchaînèrent et les laissèrent dehors dans une nuit glaciale. Le matin, Khâlid convoqua Mâlik dans l’idée de l’exécuter car il était intimement persuadé de son apostasie. Voici le compte-rendu de la confrontation enregistré par Ibn Kathir (m. 1373) :

Il a été dit que Khâlid a convoqué Mâlik bin Nouwayra et l’a averti contre le fait de suivre Sajâh et de s’opposer à la zakat. Il a dit : « ne sais-tu pas que la zakat est obligatoire comme la prière ? » Mâlik a répondu : « c’est votre compagnon (Abou Bakr) qui prétend cela ». Il a dit : « c’est donc notre compagnon et non le tien ?! Ô Dirâr, frappe-lui le cou ! » Et il lui a frappé le cou.12  

Certains rapports nous informent, qui plus est, que les camarades de Mâlik eurent la tête tranchée par les sbires de Khâlid. L’historien Al-Wâqidi (m. 822) présente le récit sous un angle autrement plus intéressant du fait de la présence de l’épouse de Mâlik au cours de l’entrevue :

Khâlid a fait venir Mâlik bin Nouwayra pour lui frapper le cou. Mâlik a dit : « vas-tu me tuer alors que je suis musulman et que je prie face à la qibla ? » Khâlid lui a dit : « si tu étais musulman, tu ne te serais pas opposé à la zakat ni ordonné à ton peuple de ne plus la payer. Par Dieu, tu ne trouveras pas le sommeil tant que je ne t’aurai pas tué ». Mâlik bin Nouwayra s’est tourné vers sa femme et l’a regardée. Il a dit : « Ô Khâlid ! C’est pour ça que tu veux me tuer ? » Il a répondu : « je vais te tuer par crainte de Dieu parce que tu as désavoué la religion de l’islam, rejeté les chameaux de la sadaqat, et ordonné à ton peuple de ne pas prélever la zakat obligatoire sur leurs biens ! » Khâlid l’a fait avancer et lui a frappé le cou. Il a été dit que Khâlid bin al-Walîd a épousé la femme de Mâlik et a consommé le mariage avec elle ; l’ensemble des savants est d’accord sur ce point.13

Et d’après ce qu’a consigné Ibn Hajar al-‘Asqalâni (m. 1448) dans al-Isâba, « Khâlid a vu la femme de Mâlik et elle était extrêmement belle. Mâlik a dit à sa femme après cela : « tu m’as tué ! », c’est-à-dire, je vais être tué à cause de toi. Il a supposé cela et il a bien été tué, mais pas à cause de la femme contrairement à ce qu’il a supposé »14. Le chroniqueur musulman Mohammed ad-Diyâr Bakri (m. 1559) écrit que Khâlid « a épousé sa femme, Oumm Moutammim, la nuit même »15, c’est ce qu’ont également relevé az-Zamakhchari (m. 1143) et Abou as-Sa’âdât Ibn al-‘Athîr (m. 1210)16. Le chiite Châdhân bin Jibrîl al-Qoummi (m. 1261) a, quant à lui, précisé que Khâlid « a passé la nuit à copuler avec elle comme un âne en rut »17.

Le Coran prescrit une période d’attente de quatre mois et dix jours (2.234) pour la veuve avant de pouvoir se remarier, mais cela n’a pas freiné les ardeurs Khâlid qui viola sauvagement cette pauvre femme. Les savants ont rivalisé d’imagination afin de justifier ses agissements contraire à l’honneur. Ceux-ci ont suggéré qu’elle avait été auparavant répudiée par Mâlik ou encore qu’elle venait d’accoucher (65.4).

Il a épousé sa femme peut-être à l’expiration de sa période d’attente à l’accouchement après sa mort, ou bien il est probable qu’elle ait été enfermée chez lui après l’expiration de sa période d’attente d’après les coutumes de la période préislamique.18

Il est difficile de croire à une coïncidence dans ce contexte et l’ordre d’Abou Bakr lui sommant, plus tard, de quitter Oumm Moutammim démontre qu’il avait mal agi aux yeux du calife19.

On raconte que peu de temps après l’exécution, Khâlid demanda à ce que la tête de Mâlik « soit placée avec deux pierres et il fit cuire au-dessus une marmite. Cette nuit-là, Khâlid mangea le contenu de la marmite afin de terroriser les Arabes apostats ainsi que d’autres. On a dit que l’embrasement des cheveux de Mâlik a suffi à faire cuire la viande dans la marmite car sa chevelure était très abondante »20. Et Mohammed Ibn Jarir at-Tabari (m. 923) a indiqué que les soldats en ont fait autant avec les autres apostats :

Mâlik bin Nouwayra était l’un des hommes les plus chevelus. Les soldats ont utilisé leurs têtes pour soutenir leurs marmites. Et il n’y eut pas de tête parmi eux dont le feu n’ait pas atteint la peau excepté celle de Mâlik. La marmite a cuit à point mais sa tête n’a pas été cuite à cause de son abondante chevelure et la peau n’a pas été atteinte par la chaleur du fait de ses cheveux.21

Selon le chiite Jibrîl al-Qoummi, Khâlid a mis « sa tête dans une marmite dans laquelle il y avait de la viande de chameau pour le banquet de son mariage »22, sans doute pour donner plus de goût !

Abou Qatâda fut très irrité par le comportement de Khâlid et partit s’en plaindre au calife. ‘Omar bin al-Khattâb fut mis au courant de ce qui s’était passé et demanda la destitution du général. Moutammim bin Nouwayra, le frère de Mâlik, lui aussi est allé trouver le Commandant des croyants et se lamenta. Abou Bakr convoqua alors Khâlid. Lorsqu’il pénétra dans la mosquée, ‘Omar se saisit des flèches sur son turban et les brisa en disant : « hypocrite ! Tu as ordonné le meurtre d’un musulman et ensuite tu as eu des rapports sexuels avec sa femme ?! Par Dieu, je te lapiderai ! »23. Mais Khâlid se tut, pensant que le calife était du même avis qu’Omar. Il présenta ses excuses à Abou Bakr et ce dernier lui pardonna en déclarant qu’il avait commis une erreur d’interprétation. Ensuite, le successeur de Mahomet « réinstaura Khâlid et paya l’argent du sang pour Mâlik bin Nouwayra. Il renvoya les prisonniers et les biens »24.

Les savants ont divergé quant à savoir si Mâlik était un apostat ou non. Le malékite Ibn ‘Abd al-Barr (m. 1071) le voit musulman25, tandis qu’Ibn Hajar al-Haytami (m. 1566) le rend mécréant :

La vérité est que Khâlid ne devait pas être tué car Mâlik était un apostat et avait retourné la sadaqat à son peuple lorsqu’il apprit la mort du Messager de Dieu, comme l’avaient fait les apostats, et le frère de Mâlik a avoué cela à ‘Omar. (…) Ce qu’a fait Abou Bakr était juste mais pas ce qu’Omar lui a objecté. Ceci est soutenu par le fait qu’Omar, quand il a été conduit à la succession du califat, n’a ni poursuivi ni blâmé Khâlid et ne lui a pas parlé de cette affaire. Et l’on sait qu’il a réalisé que ce qu’a fait Abou Bakr était juste puis il est revenu sur son objection, sinon il n’aurait pas lâché cette affaire à ses prises de fonction étant donné qu’il craignait Dieu.26

Comment expliquer le comportement hostile de Mâlik suite au décès du Prophète ? Les textes sunnites ne permettent pas de répondre à la question, tout ce que l’on sait est qu’il ne portait pas vraiment Abou Bakr dans son cœur. Par contre, les sources chiites fournissent une explication puisqu’on y apprend que Mâlik eut une incartade avec Abou Bakr en raison de la légitimité des fonctions qui lui ont été conférées. En réalité, Mâlik considérait ‘Ali comme étant le seul digne héritier du trône, et si cela est vrai, il n’est pas étonnant que les sunnites aient censuré cet épisode dans leurs ouvrages.

Un malheureux précédent
Khâlid n’eut jamais à subir les conséquences de ses actes en dépit du fait que ce ne fut pas la première fois que ce psychopathe s’employa à massacrer des gens pour le plaisir. À l’époque du Messager de Dieu, il avait déjà ordonné la mise à mort de prisonniers :

Le Prophète a envoyé Khâlid bin al-Walîd vers les Bani Jadhîma. Ils n’ont pas pu dire : « nous nous convertissons », mais ils ont dit : « sabâ’na, sabâ’na ». Khâlid en a tué plusieurs et en a fait d’autres captifs. Il a donné un prisonnier à chacun d’entre nous, puis il a ordonné à chacun de nous de tuer son prisonnier. J’ai dit : « par Dieu, je ne tuerai pas mon prisonnier et aucun de mes compagnons ne tuera son prisonnier ». Nous avons parlé de cela au Prophète. Il a dit deux fois : « Ô Dieu, je ne suis pas responsable de ce que Khâlid bin al-Walîd a fait ! »27

Mahomet paya l’argent du sang pour tous les captifs tués et Khâlid ne fut nullement inquiété. On trouve encore deux autres cas où des croyants furent assassinés par « erreur ». Les acteurs dans ces circonstances-ci sont Oussâma bin Zayd bin Hârith et al-Miqdâd bin al-‘Aswad.

Oussâma bin Zayd bin Hârith a rapporté :
Le Messager de Dieu nous a envoyés vers al-Houraqa de Jouhayna. Nous sommes arrivés chez ces gens le matin et nous les avons vaincus. Un ansâr et moi-même avons attrapé un de leurs hommes. Quand nous l’avons attaqué, il a dit : « il n’y a de Dieu qu’Allah ». L’ansâr s’est retenu mais je l’ai poignardé avec ma lance jusqu’à ce que je le tue. Quand nous sommes revenus, le Prophète a appris ce qui s’était passé. Il m’a dit : « Ô Oussâma ! Tu l’as tué après qu’il ait dit il n’y a de Dieu qu’Allah ? » J’ai répondu : « Ô Messager de Dieu ! C’était pour se protéger ». Il a dit : « tu l’as tué après qu’il ait dit il n’y a de Dieu qu’Allah ? » Il a continué à répéter ceci jusqu’à ce que j’eusse souhaité ne pas avoir été musulman avant ce jour.28

Contrairement à Oussâma, le meurtre commis par al-Miqdâd fut motivé par l’argent ; s’ensuivit une révélation divine :

Le Messager de Dieu a envoyé une expédition dont faisait partie al-Miqdâd bin al-‘Aswad. Le jour où ils sont arrivés, ils ont vu que les gens s’étaient dispersés, mais il restait un homme qui possédait beaucoup de biens et qui n’était pas parti. Il a dit : « je témoigne qu’il n’y a de Dieu qu’Allah ». Al-Miqdâd l’a tué. Un homme parmi ses compagnons lui a dit : « as-tu tué un homme qui a attesté qu’il n’y a de Dieu qu’Allah ? Par Dieu, je vais en parler au Prophète ». Quand ils sont revenus vers le Messager de Dieu, ils ont dit : « Ô Messager de Dieu ! Al-Miqdâd a tué un homme qui a attesté qu’il n’y a de Dieu qu’Allah ! » Il a répondu : « amenez-moi al-Miqdâd ! » « Ô al-Miqdâd ! As-tu tué un homme qui a dit il n’y a de Dieu qu’Allah ? Que comptes-tu faire quand demain on te dira il n’y a de Dieu qu’Allah ? » Et Dieu Tout-puissant a fait descendre : « Ô les croyants ! Lorsque vous sortez pour lutter dans le sentier d’Allah, voyez bien clair et ne dites pas à quiconque vous adresse le salam », ou as-salâm, Abou Sa’ïd a eu des doutes, c’est-à-dire, Ja’far bin Salama, « tu n’es pas croyant, convoitant les biens de la vie d’ici-bas. Or c’est auprès d’Allah qu’il y a beaucoup de butin. C’est ainsi que vous étiez auparavant » (4.94). Le Messager de Dieu a dit al-Miqdâd : « c’était un homme croyant cachant sa foi aux mécréants, il a montré sa foi et tu l’as tué. Auparavant, tu dissimulais ta foi à La Mecque ».29

Le Prophète réprimanda Oussâma sans rien exigé de lui, ni l’argent du sang, ni expiation, et en en ce qui concerne al-Miqdâd, les biens de sa victime ont été restitués à son peuple et Mahomet leur versa l’argent du sang30. Le point commun dans ces trois affaires est que le sang de musulmans fut répandu au cours de razzias visant des tribus infidèles. Dans ce cas-là, le Coran préconise l’affranchissement d’un esclave croyant : « il n’appartient pas à un croyant de tuer un autre croyant, si ce n’est par erreur. Quiconque tue par erreur un croyant, qu’il affranchisse alors un esclave croyant et remette à sa famille le prix du sang, à moins que celle-ci n’y renonce par charité. Mais si [le tué] appartenait à un peuple ennemi à vous et qu’il soit croyant, qu’on affranchisse alors un esclave croyant. S’il appartenait à un peuple auquel vous êtes liés par un pacte, qu’on verse alors à sa famille le prix du sang et qu’on affranchisse un esclave croyant. Celui qui n’en trouve pas les moyens, qu’il jeûne deux mois d’affilée pour être pardonné par Allah » (4.92). Curieusement, Mahomet ne s’est pas conformé aux prescriptions de son dieu, peut-être avait-il oublié ce verset ?!? Ce ne serait pas la première fois31 !

L’avis des 4 écoles sur le cannibalisme
Malgré qu’il n’existe aucun texte clair spécifiant que la tête de Mâlik ait fini dans l’estomac de Khâlid, il serait intéressant de connaître le point de vue des juristes sur cette pratique. En temps de famine, tuer un homme, dont le sang est interdit (le musulman ou le dhimmi), avec l’intention de le manger n’est pas autorisé selon le consensus des oulémas32. En revanche, on ne trouve pas d’unanimité dans d’autres situations possibles et imaginables. Nous classerons les madhâhib du plus prohibitif au plus permissif.

École hanafite

Il est totalement interdit de consommer de la chair humaine, quand bien même la vie du musulman est en danger, attendu que cela est une atteinte au respect dû aux morts d’après les disciples d’Abou Hanifa (m. 767). Le célèbre jurisconsulte Ibn ‘Âbidîn (m. 1836) a enseigné que « si le compagnon a peur de mourir de faim ou de soif, il lui laisse quelque chose, et si un autre lui dit « tranche ma main et mange la », ceci n’est pas permis, car, dans la nécessité, la chair humaine n’est pas permise à cause de son honneur »33. Ibn Noujaym (m. 1563) disait également que « la personne contrainte ne mange ni la nourriture de l’autre personne sous la contrainte ni quelque chose de son corps »34. Toutefois, quelques-uns ont prétendu qu’il est licite de manger des cadavres dont le sang est interdit. Le rite zahirite, aujourd’hui disparu et auquel appartenait Ibn Hazm (m. 1064), avait adopté une position analogue aux hanafites35.

École malékite

L’ensemble des fouqahâ’ malékites, à l’image des hanafites, interdit pareillement le cannibalisme sous toutes ses formes, néanmoins, une frange de théologiens considère que cela est nécessaire en ultime recours. Ahmad as-Sâwi (m. 1825) a soutenu dans son ouvrage Boulghat as-Sâlik li-‘Aqrab al-Masâlik « qu’il n’est pas permis de le manger (l’être humain), qu’il soit vivant ou mort, même si la personne contrainte en meurt, c’est ce qu’ont décidé les gens de l’école, mais ce qui est véridique d’après certains est que la personne qui y est contrainte peut le manger »36. Et parmi ceux qui ont approuvé la licéité, on recense le cadi de Séville Ibn al-‘Arabi (m. 1148) : « ce qui est juste, d’après moi, est qu’il ne faut pas manger de chair humaine sauf si cela peut sauver la vie de façon certaine »37.

École hanbalite

Avec les hanbalites, on franchit une étape dans l’horreur. Il est assurément permis de tuer certains types de personnes pour assouvir sa faim, par exemple, les harbiyyoun qui sont les gens du dar al-harb (territoires non conquis par l’islam), c’est-à-dire, « les non musulmans qui n’ont pas conclu de traité de dimmitude, ne jouissent pas de la protection des musulmans, et n’ont pas fait de pacte avec eux »38. Nous lisons dans Al-Moughni : « si le sang est licite, comme la personne non protégée par un traité ou l’apostat, le cadi (Abou Ya’la m. 1066) a mentionné qu’on peut le tuer et le manger vu que son meurtre est licite »39. On peut aussi exécuter l’adultère pour le dévorer selon ce qu’a transmis al-Mardâwi (m. 1480), et celui-ci conclu que « c’est l’avis de l’école et de l’ensemble des compagnons »40. En ce qui concerne la découverte d’un cadavre dont le sang est, à la base, interdit, les hanbalites sont partagés en deux points de vue. Le premier est que cela n’est pas permis, « c’est ce qu’il y a de plus juste à cet égard, commente Ibn Mouflih (m. 1479), et c’est l’avis de la majorité des compagnons car la vie et la mort sont associés dans l’interdiction et la preuve est sa parole : « casser l’os d’un mort est comme casser l’os d’un vivant »41. L’autre opinion, derrière laquelle se sont retranchés Abou-l-Khattâb al-Kalwâdhâni (m. 1116) et Ibn ‘Aqîl (m. 1367), est que cela est autorisé et le précédent hadith n’est pas un argument suffisant puisque l’on mange la chair et non l’os.

École chaféite

Les chaféites vont encore plus loin étant donné que, d’après eux, le cadavre des prophètes est licite à la consommation. Cela peut paraître curieux au premier abord mais ce raisonnement n’est pas dénué de logique, nous y reviendrons un peu plus loin. Citons d’abord l’extrait d’un livre rédigé par le juriste ach-Chirbîni (m. 1570) :

Nous permettons de manger la chair morte d’humain, mais pas de la cuire ou de la griller en raison de l’attentat à la pudeur, si on a le choix entre la manger cru ou autre chose.
On peut tuer l’apostat et le manger, ou tuer une personne non protégée par un traité – même si c’est un enfant ou une femme – et la manger, car ils ne sont pas protégés. Cependant, il est interdit de tuer l’enfant ou la femme non protégé par un traité lorsque cela n’est pas nécessaire, non pas à cause de l’interdiction les concernant mais pour le droit sur les captifs. On peut tuer également l’adultère ou le belligérant, celui qui a abandonné la prière ou quiconque mérite un châtiment, même si l’imam n’a pas autorisé le meurtre, puisque leur meurtre est exigible.42

Les écrits du Cheikh an-Nawawi (m. 1278) ne sont guère différents, et il a, en outre, traité de la question touchant à l’intégrité du corps des prophètes :

Il est permis à celui qui y est contraint de tuer la personne non protégée par un traité ainsi que l’apostat puis de le manger par morceaux, de même que l’adultère ou le belligérant, et celui qui a abandonné la prière, c’est ce qui a été dit de plus juste les concernant. Si on ne trouve qu’une personne méritant un châtiment, en cas de contrainte, on peut la tuer et la manger si le Sultan n’est pas présent. Quant aux femmes et aux enfants qui ne sont pas protégés par un traité, al-Ghazâli a dit dans at-Tahdhîb : « il n’est pas permis de les tuer pour les manger, mais c’est l’imam qui doit l’autoriser vu que leur sang n’est pas inviolable. Et l’interdiction de les tuer ne vient pas du fait que leur vie est sacrée, et pour ceci, il n’y a pas d’expiation les concernant ». Je dis : le plus juste est qu’il faut l’avis de l’imam. Et Dieu sait mieux.

Les dhimmis, ceux qui ont conclu un pacte, ou jouissent d’une protection, sont intouchables et il est interdit de les manger. Il n’est pas permis au père de tuer son enfant pour le manger, ni au maître de tuer son esclave. Si on ne trouve qu’un humain mort, intouchable de son vivant, on peut le manger selon ce qui est véridique. Le Cheikh Ibrâhîm al-Maroudhi : « toutefois, si le mort s’avère être un prophète, ce n’est pas permis ». Il a dit dans « al-Hâwi » : « nous autorisons de le manger mais une petite bouchée, juste ce qu’il faut pour ne pas mourir de faim ; ce qui est sacré doit être conservé ». Et il a ajouté : « on ne peut pas le cuir ou le griller, il faut le manger cru, car la nécessité contraint à cela, et le cuir est un attentat à la pudeur. Ceci n’est pas permis, contrairement aux autres cadavres, si la personne soumise à la contrainte peut le manger cru ou cuit ». Et si c’est un dhimmi qui est contraint et que le mort est un musulman, peut-il le manger ? On a rapporté dans at-Tahdhîb les deux points de vue. Je dis : par analogie : c’est interdit. Et Dieu sait mieux.43

L’exégète andalou al-Qortobi (m. 1273) rapporte qu’ach-Châfi’i (m. 820), le fondateur de l’école, a jugé que « l’on peut manger la chair humaine, mais on ne peut pas tuer un dhimmi, vu que son sang est respectable, ni un musulman, ni un prisonnier car il est le bien d’autrui. Il est permis de tuer une personne non protégée par un traité ou un adultère et de le manger »44. On dit aussi de lui qu’il a permis de manger la chair des prophètes45.

Il faut savoir que dans la religion de Mahomet, les prophètes ne se décomposent pas après leur mort, le Messager d’Allah ayant déclaré : « Dieu a interdit à la terre de manger le corps des prophètes »46. C’est pourquoi les chaféites pensent qu’il est possible de les déterrer et d’en avaler quelques bouchées si la survie en dépend. On raconte, de surcroît, que les martyres non plus ne se décomposent pas :

Quand Mou’âwiya a voulu faire couler la source qui se trouve au pied du Mont Ohod, près des tombes des martyres, il a ordonné à un crieur de faire savoir à ceux qui ont un proche mort dans les alentours de venir l’exhumer et de le transporter ailleurs. Jâbir a dit : « nous sommes partis voir mon père et nous les avons exhumés frais. (…) Une pelle a frappé un doigt de l’un des hommes et des gouttes de sang en sont sorties ».47

Cette histoire n’est évidemment qu’une légende et nulle tradition prophétique ne vient confirmer ce fait, auquel cas les chaféites auraient permis la chair des chouhadâ’.

 

En islam, la nécessité l’emporte sur l’interdit. Ceci est un principe jurisprudentiel fondé sur le coran (2.173, 6.119, 6.145, 16.115) qui conduit malheureusement aux pires atrocités et abominations en vue d’assurer la pérennité de la oumma. Paradoxalement, cette réglementation porte atteinte au saint des saints, Mahomet, qui devient, en conséquence de cela, de la viande halal pour tous musulmans désireux de se repaitre de sa chair en des temps difficiles.

 

 

 

1 Mosnad Ahmad 4400. Ahmed Shaker a dit : « son isnâd est sahih ».

2 As-Sira an-Nabawiyya, Ibn Hichâm, volume 2, p.600, Mou'assassa ‘Ouloum al-Qor’ân

3 Al-Isâba fi Tamyîz as-Sahâba, Ibn Hajar al-‘Asqalâni, volume 5, p.560, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1415

4 Tabaqât Fouhoul ach-Chou’arâ’, Mohammed Ibn Sallâm al-Joumahi, volume 1, p.207, Dâr al-Madini

5 Al-Kâmil fi-t-Târîkh, Abou-l-Hassan Ibn al-‘Athîr, volume 2, p.210, Dâr al-Kitâb al-‘Arabi, 1997

6 Târîkh ar-Rousoul wa-l-Moulouk, Mohammed Ibn Jarîr at-Tabari, volume 3, p.276, Dâr at-Tourâth, 1387

7 Ousd al-Ghâba fi Ma’rifat as-Sahaba, Abou-l-Hassan Ibn al-‘Athîr, volume 5, p.48, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1994

8 Târîkh ar-Rousoul wa-l-Moulouk, volume 3, p.279

9 Al-Bidâya wa-n-Nihâya, Ismâ’îl Ibn Kathir, volume 9, p.462, Dâr ‘Âlam al-Kotob, 2003

10 Al-Jouz’ Al-Moutamim li-Tabaqât Ibn Sa’d, Mohammed Ibn Sa’d, p.534, Maktabat as-Siddiq, 1416

11 Al-Moussanaf, Abou Bakr ‘Abd ar-Razzâq, volume 10, p.174, n°18722, Maktab al-Islâmi, 1403

12 Al-Bidâya wa-n-Nihâya, Ismâ’îl Ibn Kathir, volume 9, p.462

13 Kitâb ar-Ridda, Mohammed bin ‘Omar al-Wâqidi, p.107, Dâr al-Gharb al-Islâmi, 1990

14 Al-Isâba fi Tamyîz as-Sahâba, volume 5, p.561

15 Tarîkh al-Khamîs fi Ahwâl Anfas an-Nafîs, Hussein bin Mohammed ad-Diyâr Bakri, volume 2, p.209, Dâr Sâder

16 Respectivement : Al-Fâ’iq fi Gharîb al-Hadith, Mahmoud bin ‘Omar az-Zamakhchari, volume 3, p.157, Dâr al-Ma’rifa, deuxième édition ; An-Nihâya fi Gharîb al-Hadîth wa-l-‘Athar, Abou as-Sa’âdât Ibn al-‘Athîr, volume 4, p.15, al-Maktaba al-‘Alamiyya.

17 Al-Fadâ’il, Châdhân bin Jibrîl al-Qoummi, p.76, al-Maktaba al-Hidariyya, 1962

18 As-Sawâ’iq al-Mouhriqa, Ibn Hajar al-Haytami, volume 1, p.91, Mou'assassa ar-Rissâla, 1997

19 Al-Isâba fi Tamyîz as-Sahâba, volume 5, p.560

20 Al-Bidâya wa-n-Nihâya, volume 9, p.462

21 Târîkh ar-Rousoul wa-l-Moulouk, volume 3, p.279

22 Al-Fadâ’il, p.76

23 Al-Bidâya wa-n-Nihâya, volume 9, p.464

24 Târîkh Dimachq, Abou-l-Qâsim Ibn ‘Asâkir, volume 16, p.256, Dâr al-Fiker, 1995

25 Al-Istî’âb fi Ma’rifa al-Ashâb, Ibn ‘Abd al-Barr, volume 3, p.1362, Dâr al-Jîl, 1992

26 As-Sawâ’iq al-Mouhriqa, volume 1, p.91

27 Sahih al-Boukhâri 6766

28 Ibid. 6478

29 Al-Bahr az-Zakhâr, Abou Bakr al-Bazzâr, volume 11, p.317, n°5127, Maktabat al-‘Ouloum wa-l-Houkm, 1988-2009. Le mouhaddith Abou Bakr al-Haythami a jugé que son isnâd est bon (Majma’ az-Zawâ’id wa-Manba’ al-Fawâ’id, volume 7, p.9, Maktabat al-Qoudsi, 1994).

30 Al-Minhâj as-Sunna an-Nabawiyya fi Naqd Kalâm ach-Chi’a al-Qadariyya, Taqi ad-Din Ahmed Ibn Taymiyya, volume 5, p.518, Maktabat Ibn Taymiyya, 1986

31 Sahih al-Boukhâri 4751

32 Adwâ’ al-Bayân fi Idâh al-Qor’ân bi-l-Qor’ân, Mohammed ach-Chanqîti, volume 1, p.69, Dâr al-Fiker, 1995

33 Radd al-Mouhtâr ‘ala ad-Dourr al-Moukhtâr, Ibn ‘Âbidîn, volume 6, p.338, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1992

34 Al-Achbâhu wa-n-Nazâ’ir ‘ala Madhâhib Abi Hanifa an-Nou’mân, Zayn ad-Dîn bin Ibrâhîm Ibn Noujaym, volume 1, p.279-280, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1999

35 Al-Mouhalla bi-l-‘Athâr, Ibn Hazm, volume 6, p.105, Dâr al-Fiker

36 Boulghat as-Sâlik li-‘Aqrab al-Masâlik, Ahmad as-Sâwi, volume 2, p.184, Dâr al-Ma’arif

37 Ahkâm al-Qor’ân, Abou Bakr Ibn al-‘Arabi, volume 1, p.86, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya

38 Al-Mawsou’a al-Fiqhiyya al-Kowaytiyya, Majmou’a mina al-Mouwa’llifin, volume 7, p.104, Dâr as-Salâssil, 1404-1427

39 Al-Moughni, Ibn Qoudâma, volume 9, p.335, Dâr Ihyâr at-Tourâf al-‘Arabi, 1985

40 Al-‘Insâf fi Ma’rifat ar-Râjih mina al-Khilâf, Abou-l-Hassan ‘Ali bin Soulaymân al-Mardâwi, volume 10, p.376, Dâr Ihyâr at-Tourâf al-‘Arabi

41 Al-Moubdi’ fi Charh al-Mouqni’, Bourhân ad-Din Ibn Mouflih, volume 8, p.17, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 1997

42 Al-‘Iqnâ’ fi Hill Alfâz Abi Choujâ’, Al-Khatîb ach-Chirbîni, volume 2, p.586, Dâr al-Fiker

43 Rawdat at-Talibîn wa-’Omdat al-Mouftîn, Yahya bin Charaf an-Nawawi, volume 3, p.284, al-Maktab al-‘Islâmi, 1991

44 Al-Jâmi’ li-Ahkâm al-Qor’ân, Mohammed bin Ahmed al-‘Ansâri al-Qortobi, volume 2, p.215, sourate 2 verset 173, Dâr al-Fiker

45 Al-Moughni, volume 9, p.335

46 Al-Moustadrak ‘ala as-Sahihayn, Al-Hâkim an-Naysâbouri, volume 5, p.776, Dâr al-Ma’rifa, 1998. Le mouhaddith a dit : « ce hadith est authentique selon les conditions des deux cheikhs mais ils ne l’ont pas rapporté ».

47 At-Tamhîd limâ fi-l-Mouwattâ’ mina al-Ma’âni wa-l-‘Asânîd, Ibn ‘Abd al-Barr, volume 18, p.174, Wizârat ‘Oumoum al-‘Awqâf wa-ch-Chou’oun al-‘lslâmiyya, 1387

 

 

 

Retour Accueil