Flagrant Délit dAdultère

 

 

 

Le début de la sourate at-Tahrîm (l’interdiction) fait allusion à un lourd secret dévoilé au grand jour par l’une des épouses du Prophète. Cette affaire mit Mahomet dans une posture si délicate qu’il dût s’isoler pendant plusieurs semaines et cogiter longuement afin de trouver une porte de sortie. Heureusement pour lui, la situation va finir par tourner à son avantage grâce à l’intervention de son acolyte, le demi-dieu ‘Omar.

Les causes de la révélation

Ô Prophète ! Pourquoi, en recherchant l’agrément de tes femmes, t’interdis-tu ce qu’Allah t’a rendu licite ? Et Allah est pardonneur, très miséricordieux.
Allah vous a prescrit certes, de vous libérer de vos serments. Allah est votre Maître, et c’est lui l’omniscient, le sage.
Lorsque le Prophète confia un secret à l’une de ses épouses et qu’elle l’eut divulgué et qu’Allah l’en eut informé, celui-ci en fit connaître une partie et passa sur une partie. Puis, quand il l’en eut informée elle dit : « qui t’en a donné nouvelle ? » Il dit : « c’est l’omniscient, le parfaitement connaisseur qui m’en a avisé ».
Si vous vous repentez à Allah c’est que vos cœurs ont fléchi. Mais si vous vous soutenez l’une l’autre contre le Prophète, alors ses alliés seront Allah, Gabriel et les vertueux d’entre les croyants, et les Anges sont par surcroît [son] soutien.
S’il vous répudie, il se peut que le Seigneur lui donne en échange des épouses meilleures que vous, musulmanes, croyantes, obéissantes, repentantes, adoratrices, jeûneuses, déjà mariées ou vierges.

On attribue deux causes de révélation différentes aux versets précédents (66.1-5). L’une a trait à un récit érotique impliquant Maria la copte – qui fut une esclave offerte au Messager de Dieu par un dignitaire égyptien – et l’autre fait référence au miel dont raffolait Mahomet. Les traditionnalistes al-Boukhâri (m. 870) et Moslim bin al-Hajjâj (m. 875) ont recensé deux versions contradictoires en ce qui concerne le péché de gourmandise du Prophète, voici la première :

‘Aicha a rapporté :
Le Prophète restait pendant un moment dans la maison de Zaynab bint Jahch et il buvait du miel dans sa maison. Hafsa et moi-même avons décidé que lorsque le Prophète visitera l’une de nous deux, elle dira : « tu sens la mauvaise odeur du maghâfîr. As-tu mangé du maghâfîr ? » Quand il est entré chez l’une de nous, elle lui a dit cela. Il a répondu : « non, mais j’ai bu du miel dans la maison de Zaynb bint Jahch et je n’en boirai plus jamais ». Puis il est descendu : « Ô Prophète ! Pourquoi t’interdis-tu ce qu’Allah t’a rendu licite ? » jusqu’à « si vous vous repentez à Allah » (66.1-4), concernant ‘Aicha et Hafsa, « lorsque le Prophète confia un secret à l'une de ses épouses » (66.3), c’est-à-dire, sa parole : « j’ai bu du miel ». Hichâm a dit : « cela veut aussi dire : « je n’en boirai plus et j’en fais le serment, ne parle à personne de cela ».1

Et la seconde :

‘Aicha a rapporté :
Le Messager de Dieu aimait les sucreries et il aimait aussi le miel, et à chaque fois qu’il avait fini la prière de l’après-midi, il rendait visite à ses femmes et restait avec elles. Une fois, il est allé voir Hafsa et il est resté plus longtemps que d’habitude, j’en ai demandé la raison. On m’a dit : « une femme de sa tribu lui a donné en cadeau une outre de miel et elle en a donné à boire au Messager de Dieu ». J’ai dit : « par Dieu ! Je vais lui jouer un tour ! » J’ai parlé de cela à Sawda et je lui ai dit : « quand il viendra te voir, il s’approchera de toi et tu lui diras : « Ô Messager de Dieu, as-tu mangé du maghâfîr ? » Il dira non. Ensuite, tu lui diras : « quelle est cette mauvaise odeur ? » Et cela déplaira fortement au Messager de Dieu qu’une mauvaise odeur ait imprégné son corps. Il dira : « Hafsa m’a donné à boire du miel ». Puis tu lui diras : « ses abeilles ont dû butiner al-‘ourfout ». Moi aussi, je lui dirai cela. Et toi aussi, Ô Safiyya ». Quand le Prophète est allé rendre visite à Sawda, Sawda a dit : « par celui dont personne d’autre que lui n’a le droit d’être adoré, j’étais prêt à lui dire ce que tu m’as dit par crainte de toi, tandis qu’il était à la porte. Quand le Messager de Dieu s’est approché de moi, je lui ai dit : « Ô Messager de Dieu ! As-tu mangé du maghâfîr ? » Il a répondu non. J’ai dit : « quelle est cette odeur ? » Il a répondu : « Hafsa m’a donné à boire du miel ». J’ai dit : « ses abeilles ont dû butiner al-‘ourfout ». Quand il est allé me rendre visite, j’ai dit la même chose, et quand il est allé voir Safiyya, elle lui a également dit la même chose. Alors quand il est retourné voir Hafsa, elle lui a dit : « Ô Messager de Dieu ! Veux-tu que je te serve du miel ? » Il a répondu : « je n’en veux pas ». Sawda a dit : « gloire à Dieu ! Nous l’en avons privé ! » Je lui ai dit : « chut ! ».2

Le maghâfîr est une substance malodorante qui, d’après Abou Dâwoud (m. 888), est « de la gomme et de la résine »3 ; l’ourfout est la plante sur laquelle pousse le maghâfîr. Dans la première version, c’est chez Zaynab que Mahomet passe le plus clair de son temps, ‘Aicha et Hafsa endossant le rôle des vilaines comploteuses, tandis que dans la seconde, c’est le miel d’Hafsa qui captive l’attention du Prophète et ce sont ses trois autres coépouses, ‘Aicha, Safiyya, et Sawda, qui tentent de le berner. Ces traditions sont évidemment inconciliables. Bien qu’elles aient toute deux été déclarées authentiques, l’une d’elles ne peut l’être, « et Dieu sait mieux » se résigne Ibn Kathir (m. 1373). Néanmoins, il est possible d’éliminer l’une des deux versions à l’aide de la grammaire arabe, puisque dans le verset 4 « si vous vous repentez » est au duel, ce qui signifie que deux épouses seulement sont concernées et non trois comme le prétend le second rapport. Ceci est la preuve que le corpus d’al-Boukhâri ainsi que celui de Moslim ne méritent pas le sceau du sahih. 

Quelques contradictions apparaissent aussi dans l’histoire de Maria mais elles ne sont que mineures. An-Nasâ’i (m. 915) a rapporté que « le Messager de Dieu possédait une femme esclave avec qui il avait des rapports sexuels »4, il s’agit de Maria la copte. En effet, l’islam légalise la copulation avec les esclaves (23.6, 33.50, 70.30), cela n’est pas de la fornication ou de l’adultère au vu du droit musulman à l’inverse de la doctrine évangélique où le simple fait de désirer une autre femme est un adultère dans le cœur (Matthieu 5.28). Un jour, Mahomet souhaita se retrouver seul avec sa concubine et chercha un prétexte pour se débarrasser de son épouse trop encombrante : « il a envoyé Hafsa vers son père pour qu’elle aille lui parler. Le Prophète a fait venir son esclave et elle est restée avec lui dans la maison d’Hafsa »5. Selon une variante transmise par le tâbi’i ad-Dahhak bin Mouzâhim (m. 724), « Hafsa, la mère des croyants, est allée rendre visite un jour à son père et c’était son jour. Quand le Prophète est arrivé, il ne l’a pas vue dans la maison. Il a alors fait envoyer son esclave Maria la copte », puis « Hafsa est revenu et les a surpris en train de faire leur affaire »6. On dit que la fille d’Omar attendit à l’entrée de ses appartements jusqu’à ce que la concubine de l’Envoyé de Dieu ait bien voulu sortir, mais d’après la plupart des traditions, elle s’est écriée : « Ô Messager de Dieu ! Dans ma maison et sur mon lit ! »7, « et pendant mon jour ! »8. Le Prophète avait chaque jour des relations sexuelles avec une épouse différente (certaines fois avec plusieurs d’entre elles) ; Ibn ‘Abbâs (m. 687) pense que ce jour-là était consacré à ‘Aicha plutôt qu’à Hafsa9. Elle a également dit, tel que cela a été retranscrit dans les Sunan de l’imam ad-Dâraqoutni (m. 995) : « tu l’as fait entrer dans ma maison ? Tu m’as fais cela parce que d’entre toutes tes femmes, je te fais honte ! »10. Pris sur le fait, Mahomet tenu à ce que rien ne sorte d’entre ces murs : « elle m’est interdite, a-t-il dit, et ne parle de cela à personne »11. Ce à quoi la fille d’Ibn al-Khattâb répondit : « et comment te serait-elle interdite alors que c’est ton esclave ? » Il lui a juré qu’il ne l’a toucherait plus »12. Dans la version d’an-Nasâ’i, c’est sous la pression d’Hafsa et d’Aicha que le Prophète s’est interdit sa concubine. Mais Hafsa comptait bien faire partager son secret à qui voulait l’entendre. Verte de jalousie, elle sortit trouver ‘Aicha et lui dit : « Ô fille d’Abi Bakr, j’ai des nouvelles qui ne te réjouiront pas »13, puis elle lui raconta tout ce qu’elle avait vu. Ensuite, « Hafsa et ‘Aicha l’ont révélé aux femmes du Prophète, Hafsa est parti annoncer le secret en disant que Mohammad s’était interdit sa jeune fille »14 ; Abou Bakr et ‘Omar furent de même mis au parfum. Plusieurs semaines après ce scandale, la sourate de l’interdiction est descendue pour rompre le serment du Prophète qui s’était juré de ne plus poser la main sur son esclave, mais aussi pour blâmer le comportement d’Hafsa et d’Aicha.

Authentification du récit
On recense l’histoire de Maria dans une bonne dizaine de corpus de hadiths si ce n’est plus : Sunan an-Nasâ’i, Al-Mou’jam al-Awsat d’at-Tabarâni (m. 970), les Sunan d’al-Bayhaqi (m. 1066), Al-Marâsîl ma’a al-Assânîd rédigé par Abou Dâwoud, Sunan ad-Dâraqoutni, Al-Moustadrak ‘ala as-Sahihayn compilé par le « mouhaddith du Khorassan » al-Hâkim an-Naysâbouri (m. 1014), les Sunan de l’imam Sa’id bin Mansour (m. 841), Al-Ahâdith al-Moukhtâra écrit de la main du « Cheikh des savants du hadith » ad-Diyâ’ al-Maqdisi (m. 1245), Al-Moussanaf d’Ibn Abi Chayba (m. 849), Kanz al-‘Oumâl composé par Alâ ad-Dîn al-Mouttaqi al-Hindi (m. 1568), et le Mosnad ach-Châchi qui tire son nom du même auteur al-Haytham bin Koulib ach-Châchi (m. 946). Certains savants de l’islam ont dévalué le degré de recevabilité de cette histoire à l’instar des commentateurs al-Khattâbi (m. 998) et al-Khâzin (m. 1341) qui pensaient que les chaînes de transmission n’étaient pas bonnes :

Al-Khattâbi a dit dans Ma’âlim as-Sunan : « dans ce hadith il est démontré que le serment du Prophète a eu lieu dans l’interdiction du miel, et non dans l’interdiction de la mère de son fils, Maria la copte, comme le prétendent certaines personnes ». Al-Khâzin a dit : « la parole véridique des ‘oulemâ’ au sujet du verset « Ô Prophète ! Pourquoi déclares-tu illicite ce que Dieu déclara licite pour toi ? » est qu’il concerne l’histoire du miel, et non l’histoire avec Maria qui ne figure dans aucun des deux Sahih et qui ne suit pas une voie authentique ».15

Abou Bakr Ibn al-‘Arabi (m. 1148) considère que le récit avec Maria est faible, bien qu’il s’approche le plus du sens des versets16. De même, le cadi ‘Iyâd (m. 1149) considère que la véracité de cette histoire est contestable17. En réalité, ces savants sont dans l’erreur, car l’histoire de Maria a été rapportée par l’intermédiaire de plusieurs isnad sahih. Ibn Hajar al-‘Asqalâni (m. 1448), sans doute le plus grand spécialiste du hadith, a répondu à ces critiques, et plus particulièrement à celle du cadi ‘Iyâd, dans son livre At-Talkhîs al-Habîr :

Le total de ces voies montre que l’histoire a une origine, le cadi ‘Iyâd pense que cette histoire n’a pas été rapportée par une voie authentique mais il a oublié, que Dieu lui pardonne, la voie d’an-Nasâ’i qui est attribuée authentique.18

Al-Hâkim an-Naysâbouri a consigné une tradition identique à celle d’an-Nasâ’i avec un sanad toutefois différent, et il a déclaré après l’avoir analysé : « ce hadith est sahih selon les conditions de Moslim mais il ne l’a pas rapporté »19. De même, les hadiths des célèbres tâbi’in Zayd bin Aslam (m. 753) et Masrouq bin al-Ajda’ (m. 682), archivés par Tabari (m. 923) et Sa’id bin Mansour, possèdent une chaîne de garants authentique d’après Ibn Hajar20. Selon les exégèses coraniques, Ibn ‘Abbâs estime que la sourate at-Tahrîm fut révélée suite à l’esclandre provoquée par l’affaire Maria, et nous savons grâce al-Boukhâri et Ibn Ishâq (m. 770) qu’il a puisé cette information directement auprès d’Omar bin al-Khattâb, le père d’Hafsa21. Certains matériaux historiographiques d’Ibn Ishâq, tels que l’histoire de Maria ou l’épisode des versets sataniques, n’ont pas été conservés dans la recension d’Ibn Hichâm (m. 833), cependant, ils figurent dans les précieuses œuvres de Tabari. Le fait qu’Ibn Hichâm ait écarté ces rapports, et que durant la même période apparaisse la cause de révélation du miel chez le biographe Ibn Sa’d (m. 845) ainsi que dans les corpus de traditions, démontre une volonté assidue du pouvoir Abbasside, aux mœurs plus puritaines, de lisser l’image du Prophète. L’histoire du miel est sans aucun doute une fabrication tardive datant de la première moitié du IXe siècle et le résultat d’une guerre idéologique entre les diverses écoles de pensées. Le grand islamologue Joseph Schacht (m. 1969) a écrit dans sa remarquable étude sur la tradition islamique au sujet du mariage de Mahomet avec Maymouna : « nous voyons que même les détails de cet important évènement dans la vie du Prophète ne sont pas basés sur des souvenirs historiques authentiques, mais sont imaginaires et cherchent à soutenir les doctrines jurisprudentielles »22. Nous pouvons ainsi aisément établir un parallèle avec l’affaire Maria. De plus, l’histoire du miel ne semble avoir aucun lien avec les conséquences inattendues de cette anecdote rapportées par les deux Cheikhs (al-Boukhâri et Moslim) et que nous aborderons ci-après.

Les avis des moufassirin
« La plupart des commentateurs ont dit que le verset fut révélé au sujet d’Hafsa, observe al-Qortobi (m. 1273), quand le Prophète était intime dans sa maison avec son esclave »23 ; al-Khattâbi a également signalé : « la majorité a dit que le verset est descendu au sujet de l’interdiction de Maria qu’il s’était imposée »24. Le savant du XIXe siècle ach-Chawkâni (m. 1834) a tenu des propos similaires dans son exégèse du Coran intitulée Fath al-Qadîr, ce qui signifie qu’en tout temps les ‘oulemâ’ ont d’abord privilégié le sens des versets avant de s’en remettre aux sahihayn. Jalal ad-Dîn al-Mahalli (m. 1459), par exemple, n’a même pas pris la peine d’évoquer l’histoire du miel dans son commentaire. Seule une minorité, à laquelle appartient al-Qortobi et Ibn Kathir, a opté pour cette cause de révélation, plus par contrariété qu’honnêteté intellectuelle selon toute vraisemblance. Il existe outre cela une troisième opinion émise par Ibn Hajar, qui a déclaré après avoir énuméré les traditions : « ces voies se renforcent l’une l’autre, il est probable que le verset soit descendu pour l’ensemble des deux raisons »25 ; ach-Chawkâni est aussi de cet avis puisqu’il dit : « les deux causes sont authentiques pour la révélation du verset, et il est possible de combiner les deux récits : l’histoire du miel et l’histoire de Maria, car le Coran a été révélé pour l’ensemble de ces deux-là »26. Mais il faut admettre qu’objectivement le récit de la concubine du Prophète reste de loin le plus plausible, d’autant plus que c’est le plus primitif.

La grève du sexe
Après la révélation du secret, le Prophète se sentit humilié, « il jura de ne pas rendre visite à ses femmes pendant un mois et s’éloigna d’elles pendant vingt-neuf nuits »27. On prétend aussi que cette période d’abstinence aurait été provoquée par une fronde générale de ses femmes qui avaient osé se plaindre de ne pas être assez bien entretenues :

Abou Bakr est entré et a demandé la permission de voir le Messager de Dieu. Des gens étaient assis à sa porte mais la permission ne leur a pas été accordée, sauf à Abou Bakr qui est entré. Ensuite, ‘Omar est arrivé, il a demandé la permission et elle lui a été accordée. Il a vu le Messager de Dieu qui était assis, triste, et silencieux, étant entouré de ses femmes. Il a dit : « je vais dire quelque chose qui va faire rire le Prophète ». Il a alors dit : « Ô Messager de Dieu ! J’aurais aimé que tu voies la fille de Khârija quand elle m’a demandé la pension alimentaire, je me suis levé et je lui ai mis une claque sur son cou ». Le Messager de Dieu a ri et a dit : « elles sont autour de moi comme tu peux le voir et me réclament la pension alimentaire ». Abou Bakr s’est ensuite levé et s’est tourné vers ‘Aicha et il lui a mis une claque sur son cou. Puis, ‘Omar s’est levé devant Hafsa et lui a mis une claque sur son cou en disant : « tu as demandé au Messager de Dieu ce qu’il n’a pas ». Elles ont dit : « Par Dieu ! Nous ne demandons pas au Messager de Dieu quelque chose qu’il n’a pas ». Ensuite, il s’est éloigné d’elles pendant un mois ou vingt-neuf jours. Puis est descendu sur lui ce verset : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses » jusqu’à « pour les bienfaisantes parmi vous une énorme récompense » (33.28-29). Il est d’abord allé voir ‘Aicha et a dit : « Ô ‘Aicha ! Je veux te proposer quelque chose mais ne te hâte pas de répondre avant d’avoir consulté tes parents ». Elle a dit : « qu’est-ce que c’est, Ô Messager de Dieu ? » Il lui a récité le verset et elle a dit : « je dois consulter mes parents à ton sujet, Ô Messager de Dieu ? Je choisis Dieu et son Messager et l’au-delà. Je te demande de répéter à aucune de tes femmes ce que je viens de te dire ». Il a répondu : « pas une seule d’entre elles ne me le demandera sans que je lui en ai parlé. Dieu ne m’a pas envoyé pour être sévère, ou pour causer du tort, mais il m’a envoyé pour enseigner et rendre les choses faciles ».28

Cet incident s’est probablement produit juste avant le scandale de Maria car il mène à la révélation de versets étrangers à la sourate at-Tahrîm - à moins qu’il ne fût brodé expressément dans le but de dissimuler la vérité sur ce qui a poussé le Prophète à devenir ermite. D’autres disent que c’est l’histoire du miel qui est à l’origine de cette période d’abstinence mais aucun hadith ne fait le lien entre les deux, du reste, al-Boukhâri a noté que « le Prophète n’allait pas rendre visite à ses femmes à cause du secret qu’Hafsa avait révélé à ‘Aicha, et il a dit qu’il n’irait pas voir ses femmes pendant un mois comme il était en colère contre elles »29. Nous retrouvons donc dans « le livre le plus authentique après le Coran » des éléments qui attestent de l’affaire Maria étant donné que Mahomet n’aurait jamais puni toutes ses femmes pour la faute de deux d’entre elles, c’est pourquoi Ibn Hajar en est arrivé à la conclusion logique : « l’opinion la plus correcte parmi toutes ces interprétations est l’histoire de Maria impliquant ‘Aicha et Hafsa contrairement au miel »30.

Très vite, la rumeur commença à enfler, des bruits couraient « que le Messager de Dieu avait répudié toutes ses femmes », et cela parce que « les femmes du Prophète lui répondent, confia la femme d’Omar à son mari, et certaines d’entre elles ne lui parlent pas de toute la journée »31. ‘Omar était terrifié par la nouvelle : « Hafsa est une perdante, s’exclama-t-il, je m’attendais à ce que cela arrive un jour ! »32. Après la prière, il courra chez sa fille s’enquérir d’une explication. Alors que celle-ci était en train de pleurer à chaudes larmes, il lui dit : « Hafsa, j’ai entendu dire que tu avais fais du tort au Messager de Dieu. Tu sais que le Messager de Dieu ne t’aime pas, et que si je n’avais pas été là, il t’aurait répudié ». Et elle éclata en sanglot »33, il ajouta : « pourquoi pleures-tu ? Ne t’avais-je pas averti ? Est-ce que le Messager de Dieu vous a toute répudié ? » Elle a répondu : « je ne sais pas. Il est dans la chambre au-dessus »34. Les épousailles entre Mahomet et Hafsa était un mariage arrangé par ‘Omar35, et c’est grâce à l’amitié que ce dernier porte au Prophète que l’union n’avait pas été dissout… jusqu’à l’indiscrétion commise par Hafsa qui mit un terme au contrat nuptial. Al-Boukhâri le sous-entend mais les autres corpus canoniques sont beaucoup plus explicites : « ‘Omar a rapporté : le Messager de Dieu a répudié Hafsa puis il l’a reprise »36. Sachant cela, Ibn al-Khattâb se jeta de la poussière sur la tête et désira s’entretenir avec Mahomet, seulement, le serviteur du Prophète, Bilâl bin Rabâh (m. 640), lui barra l’accès à la petite pièce dans laquelle il s’était réfugié. ‘Omar en était agacé et aspirait à laver l’honneur de la famille : « je pense que le Messager de Dieu croit que je suis venu dans l’intérêt d’Hafsa. Par Dieu ! Si le Messager de Dieu m’avait ordonné de la frapper au cou, je l’aurai frappé au cou ! »37. À force d’insister, il finit par obtenir la permission d’entrer et conversa avec l’Envoyé de Dieu. Ils traitèrent du cas des épouses du Prophète : « si tu les répudies, dit ‘Omar, alors Dieu est avec toi, ainsi que ses anges, Gabriel, Mîkâ’il, et moi-même, et Abou Bakr, et les croyants sont avec toi »38. Puis immédiatement, Mahomet eut une illumination : « Si vous vous repentez à Allah c’est que vos cœurs ont fléchi. Mais si vous vous soutenez l’une l’autre contre le Prophète, alors ses alliés seront Allah, Gabriel et les vertueux d’entre les croyants, et les Anges sont par surcroît [son] soutien. S’il vous répudie, il se peut que le Seigneur lui donne en échange des épouses meilleures que vous, musulmanes, croyantes, obéissantes, repentantes, adoratrices, jeûneuses, déjà mariées ou vierges » (66.4-5). Al-Qortobi remarque que « ce verset a été révélé sur la langue d’Omar »39, et le Prophète a lui-même concédé que « Dieu a placé la vérité sur la langue d’Omar »40. Ainsi, Allah obtenu gain de cause au moyen de nouveaux versets et partit annoncé la bonne nouvelle à sa fille qui était toujours en train de se larmoyer : « pourquoi pleures-tu ? Peut-être parce que le Messager de Dieu t’a répudié ? Il t’a répudié une fois, puis il t’a reprise à cause de moi, alors que Dieu t’avais répudié une fois. N’en parle jamais »41. Si ‘Omar souhaitait que sa petite discussion avec le Prophète reste secrète, c’est parce que Mahomet avait sortit une toute autre histoire à ses disciples, il leur annonça : « Gabriel est venu me rendre visite et il a dit : « reprend Hafsa, car elle jeûne et prie, et c’est ta femme au paradis », l’ange aurait également dit : « Dieu Tout-puissant t’ordonne de reprendre Hafsa par compassion pour ‘Omar »42. Ces traditions démontrent qu’Ibn al-Khattâb était parfaitement conscient que Mahomet était un bonimenteur. Au bout de vingt-neuf jours, l’imposteur sortit de sa chambre et ‘Aicha l’interpella en lui disant : « tu as fais serment de ne pas venir nous voir pendant un mois, et aujourd’hui seulement vingt-neuf jours ont passé, j’ai compté chaque jour ». Le Prophète répondit : « ce mois fait vingt-neuf jours »43. ‘Omar et d’autres personnes en furent tout aussi étonnés et le Messager de Dieu leur donna une réponse identique. La défense des commentateurs du hadith consiste à dire que le serment avait été prononcé à la fin d’un mois comptant vingt-neuf jours, car le calendrier hégirien se compose de douze mois de vingt-neuf ou trente jours, cependant, cette explication nous laisse perplexe en raison des doutes qu’émirent les compagnons. Vinrent ensuite les premiers versets de la sourate at-Tahrîm, descendus afin de libérer Mahomet de l’engagement qu’il s’était fixé concernant sa concubine : « Ô Prophète ! Pourquoi, en recherchant l’agrément de tes femmes, t’interdis-tu ce qu’Allah t’a rendu licite ? Et Allah est pardonneur, très miséricordieux. Allah vous a prescrit certes, de vous libérer de vos serments. Allah est votre Maître, et c’est lui l’omniscient, le sage. Lorsque le Prophète confia un secret à l’une de ses épouses et qu’elle l’eut divulgué et qu’Allah l’en eut informé, celui-ci en fit connaître une partie et passa sur une partie. Puis, quand il l’en eut informée elle dit : « qui t’en a donné nouvelle ? » Il dit : « c’est l’omniscient, le parfaitement connaisseur qui m’en a avisé » (66.1-3). Et voilà le Prophète blanc comme neige ! La nouvelle sourate permit au Messager de Dieu de revenir sur son serment, de laver ses péchés, et de blâmer ses femmes ! Que demander de mieux ? Il fit ainsi d’une pierre trois coups ! « Il me semble que ton Seigneur se hâte de satisfaire tes désirs », lança un jour ‘Aicha à son époux44.

 

L’affaire Maria est une histoire dont les imams n’aiment pas parler, surtout de nos jours. D’abord parce qu’elle met en lumière la conduite dévergondée de Mahomet, ensuite, parce qu’elle peut éveiller les soupçons sur la sincérité de son ministère prophétique. Une charge qu’il prétend endosser mais n’en est certainement pas digne au vu de son comportement inconvenant. Quel piètre exemple pour le soi-disant  modèle de tous les croyants (33.21) !

 

 

 

 

 

1 Sahih al-Boukhâri 6313

2 Ibid. 6571

3 Sunan Abi Dâwoud 3714

4 Sunan an-Nasâ’i 3959

5 Sunan al-Kobra, al-Bayhaqi, volume 7, p.352, n°14852, Maktaba Dâr al-Bâz, 1994

6 Ibid. p.353, n°14854

7 Jâmi’ al-Bayân ‘an Ta’wîl ây al-Qor’ân, Mohammed ibn Jarir at-Tabari, volume 23, p.475, sourate 66 verset 1, Dâr al-Ma’ârif. Hadith transmis par Zayd bin Aslam.

8 Al-Marâsîl ma’a al-Assânîd, Abou Dâwoud al-Sijistâni, p.202, n°240, Mou'assassa ar-Risâla, 1408

9 Asbâb an-Nouzoul, Al-Wâhidi, p.227, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya, 2000

10 Sunan ad-Dâraqoutni, ‘Ali ibn ‘Omar ad-Dâraqoutni, volume 3, p.295, n°3946, Dâr al-Mouwa’id, 2001

11 Sunan al-Kobra, volume 7, p.353, n°14854. Rapporté également dans Sunan Sa’id bin Mansour, Abou ‘Othmân Sa’id bin Mansour, p.438, n°1707, ad-Dâr as-Salafiya, 1982.

12 Sunan ad-Dâraqoutni, volume 3, p.295, n°3946

13 Al-Mou’jam al-Awsat, at-Tabarâni, volume 3, p.166, n°2337, Maktabat al-Ma’ârif, 1985

14 Sunan al-Kobra, volume 7, p.352, n°14852

15 ‘Awn al-Ma’boud Charh Sunan Abi Dâwoud, Mohammed Chams al-Haqq al-‘Azîm Âbâdi, volume 10, p.126, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiya, 1415

16 Ahkâm al-Qor’ân, Ibn al-‘Arabi, volume 4, p.253, Dâr al-Kotob al-‘Ilmiyya

17 Al-Minhâj Charh Sahih Moslim bin al-Hajâj, An-Nawawi, volume 10 , p. 77 , Dâr Ihyâ’ at-Tourâth al-‘Arabi, 1392

18 At-Talkhîs al-Habîr, Ibn Hajar al-‘Asqalâni, volume 3, p.422, Mou'assassa Qortoba, 1995. Dans Fath al-Bâri, Ibn Hajar réitère ses propos, à savoir que le hadith d’an-Nasâ’i est sahih.

19 Al-Moustadrak ‘ala as-Sahihayn, Al-Hâkim an-Naysâbouri, volume 3, p.316, n°3877, Dâr al-Ma’rifa, 1998

20 Le hadith de Zayd bin Aslam est rapporté dans l’exégèse de Tabari sourate 66 verset 1, et celui de Masrouq bin al-Ajda’ dans Sunan Sa’id bin Mansour, p.439, n°1708. Ils ont été authentifiés par Ibn Hajar al-‘Asqalâni dans Fath al-Bâri, volume 9, p.376 et volume 8, p.657, Dâr al-Fikr.

21 Sahih al-Boukhâri 2336 et Jâmi’ al-Bayân ‘an Ta’wîl ây al-Qor’ân, volume 23, p.479, sourate 66 verset 1. Voir aussi Fath al-Bâri, volume 8, p.657.

22 The Origins of Muhammadan Jurisprudence, Joseph Schacht, p.153, American council of learned societies History E-book Project, New York

23 Al-Jâmi’ li-Ahkâm al-Qor’ân, al-Qortobi, volume 18, p.170, sourate 66 verset 1, Dâr al-Fiker

24 ‘Awn al-Ma’boud Charh Sunan Abi Dâwoud, volume 10, p.125

25 Fath al-Bâri bi-charh Sahih al-Boukhâri, Ibn Hajar al-‘Asqalâni, volume 8, p.657, Dâr al-Fikr

26 Fath al-Qadîr al-Jâmi’ Bayna Fannay ar-Riwâyya wa-d-Dirâyya, Ach-Chawkâni, volume 1, p.1506, Dâr al-Ma’rifa, 2004

27 Sunan ad-Dâraqoutni, volume 3, p.295, n°3946

28 Sahih Moslim 1478

29 Sahih al-Boukhâri 2336

30 Fath al-Bâri bi-charh Sahih al-Boukhâri, volume 9, p.290

31 Sahih al-Boukhâri 2336

32 Ibid.

33 Sahih Moslim 1479

34 Sahih al-Boukhâri 2336

35 Ibid. 4830

36 Sunan ad-Dârimi 2264. Ibn Hajar a dit dans Fath al-Bâri : « son isnâd est hassan ». Il a également été rapporté dans Sunan Abi Dâwoud 2283, Sunan Ibn Mâjah 2016, Sunan an-Nasâ’i 3560, et Mosnad Ahmad 15494.

37 Sahih Moslim 1479

38 Ibid. Al-Boukhâri a de même enregistré : « ‘Omar bin al-Khattâb a dit : « mon Seigneur a été d’accord avec moi pour trois choses. J’ai dit : « Ô Messager de Dieu ! J’aimerai qu’on prenne la station d’Abraham comme notre lieu de prière ». Et il est descendu : « adoptez donc pour lieu de prière, ce lieu où Abraham se tint debout » (2.125). Et quant au verset du hijâb, j’ai dit : « Ô Messager de Dieu ! J’aimerai que tu ordonnes à tes femmes de se couvrir devant les hommes car les bons et les mauvais leur adressent la parole ». Ensuite, le verset du hijâb est descendu. Une fois, les femmes du Prophète ont fait front contre lui, je lui ai dit : « s’il vous répudie, il se peut que le Seigneur lui donne en échange des épouses meilleures que vous », puis est descendu ce verset (66.5) » (Sahih al-Boukhâri 394).

39 Al-Jâmi’ li-Ahkâm al-Qor’ân, volume 18, p.178, sourate 66 verset 5

40 Sunan Abi Dâwoud 2962. Le hadith est bon d’après Abou Dâwoud. Rapporté également dans Sunan Ibn Mâjah 108.

41 Mosnad Abi Ya’la, Abou Ya’la al-Mawsili, volume 1, p.160, n°172, Dâr al-Ma’moun li-Tourâth, 1984. Ibn Kathir a dit : « ses hommes remplissent les conditions des deux sahih » (Tafsir al-Qor’ân al-‘Azîm, volume 6, p.449, sourate 33 verset 52, Dâr Tayba, 2002).

42 Al-Mou’jam al-Kabîr, at-Tabarâni, volume 18, p.365, n°934 et volume 17, p.291-292, n°804, Maktaba Ibn Taymiyya. Al-Haythami a dit à propos du premier hadith : « il a été rapporté par at-Tabarâni, et ses hommes sont des hommes sûrs », et concernant le second, il a déclaré : « il est rapporté par at-Tabarâni. Il y a ‘Amrou bin Sâlih al-Hadrami qui est inconnu et le reste de ses hommes est digne de confiance » (Majma’ az-Zawâ’id wa-Manba’ al-Fawâ’id, volume 9, p.244-245, n°15334 et 15331, Maktabat al-Qoudsi, 1994).

43 Sahih al-Boukhâri 2336

44 Sahih Moslim 1464

 

 

 

 

 

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